La vie artificielle

« Un vent glacial dans les yeux, et des soleils qui dansent
dans le kaléidoscope des larmes lorsque je croise
la rue qui m’a si longtemps suivi, cette rue
où l’été du Groenland brille sur les flaques.

Autour de moi voltige toute la force de la rue
qui ne se rappelle rien et ne veut rien non plus.
Et au fond du sol, sous la circulation, la forêt,
à naître attendra calmement pendant mille ans encore.
Soudain, j’ai l’impression que la rue m’observe.
Son regard est si terne que même le soleil
rappelle une pelote grise dans un espace obscur.
Mais je luis en cet instant ! La rue m’observe. »

Tomas Tranströmer, « Passage clouté », « La barrière de vérité : Sanningbarriären », in « Baltiques : Œuvres complètes, 1954-2004 », [1978], p.211, Traduit du suédois et préfacé par Jacques Outin, Gallimard, Le Castor Astral, 1996, 2004.

Signs and Wonders: Celestial Phenomena in 16th-Century Germany

Il suffira de glisser une pièce d’argent dans sa bouche,
une bien lumineuse, brillante au fond de sa glotte rouge et gelée,
puis il disparaîtra du paysage subitement ; dehors il commence à faire froid, absorbés dans un décor neutre, ses habits s’effilochent, s’évanouissent. Il est l’un des êtres devenus sombres, inaperçus, le ventre ouvert aux bords du monde, la face poussière, le corps arqué, ses griffes, agrippées au bord de la fenêtre, qui roulent dans le vent des morceaux de nuits filantes …

Et le vide de tout échos, grandit dans les circuits froids et rutilants,
les serpents à roues mécaniques ont des allures idiotes et affreuses,
leurs lampes aux alarmes grésillent dans une lumière d’hôpital,
et il faut voir ces enfants du voyage, qui absorbent les rythmes du sang, les heurts, leurs grands yeux penchés sur les morceaux cassés de règles, les écosystèmes de traces mobiles, mouvants, les arcs en chairs et la foule est percée de milles ensembles, bâtards, brûlants et fermés,

des grands vidéos-drames sortant par milliers des petits sceptres,
agitant l’air, ridicules, tout autour des fragiles silhouettes humaines,
ont produit la seule lumière, divisée, jaillissante depuis les écrans,
et leurs cervelles rattachées, tressautent sur les rails, toutes très fatiguées, les crans de sécurité des bouches par milliards, ont mutilés les formes, la langue noire de l’Entreprise-Etat est figée dans ces musiques d’Industrie. Et tout avance, ici, absurdement, au milieu des courants bleus glacés, ce fluide numérique venue d’une neurale électricité ….

Ah les boutiques dans tes yeux d’étrangers, brillent de milles feux,
et sous ta peau creusée, milles fois invisibles, les nerfs sont parvenus à point-nommés, les rectangles noirs des digits froids bleus liquides, promenés partout, ont captés peu à peu toutes les formes d’attention civile ; il semble ne rester rien ici, maintenant pour la rencontre physique, notre libre angoisse ou alors il faudra payer cher la peur de ta propre liberté, il faudra régler la somme des lâchetés et des calculs d’apothicaires …

Et la tentation du repli sur soi est si grande, elle monte, très excitée,
par les rideaux peints sur les corps vus en trompe l’œil tragique,
l’orbite changeante, de l’insecte multi-facettes, multi-formes, multi-mondes, elle monte, monte, pour te fermer tout l’extérieur ; toutes les expressions vivantes, elle monte, large, aiguë, et puis éteint ta cervelle dans un fracas silencieux, sérialise toutes les traces, tout symbole, alimente une zoonomie du rien, et quels sont-ils, que font-ils, touts ces êtres communicants, a situés et hors de nous ?
Les gardiens des jeux qui encerclent tout l’espace-temps,  
de la rencontre, des récits et de l’inquiétude …

Il suffira d’obéir aux ordres, tombés depuis là haut, cet ailleurs-mystérieux, de suivre les règles de ton jeu, avec tout le zèle que demandent les déférences des machines ..
Et rien ne viendra troubler la tranquillité égale des résidences de luxe,
dans la nuit du parcours libre et originel, l’intensité veille aux grains de sel-mémoires et la vision des choses et des actions libres peut être présente dans un nouveau contrôle,
puisque la mémoire neuve est une mémoire sans traces, sans failles, ni blessures, mais ce nouvel Art de l’Étrange lien comment le fabriquer, l’initier, le faire renaître ?

Dans leur nuit sans Esprits, l’obscurité a rampé à l’intérieur de nos rêves, recouvrant toutes les images spirituelles, érotiques, stimulantes, bienfaisantes, la sinistre censure marche à pas cadencés avec ses morales violentes, mais le surréel visé par ces armadas d’imbéciles dérange, ordonne et libère ..
Ensauvager les quadrillages, les séries de corps-esprits adaptées à leurs normes. Hors des mécaniques écartées du sensible, de l’automate du rien très inhumain. Il fait très froid et mon ami.e séjourne dehors par cette nuit sans étoiles et l’insensé.e poète, poétesse, avance ici, au présent, pour le/te refaire être sensible, vu, regardé, touché.

MP – 30112024

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *