Haute sécurité

La métaphore organique réductrice pour désigner un corps social si elle est inopérante du fait de sa réduction artificielle appliquée à une Société de vivants et de machines doit permettre d’employer la division cellulaire comme simple métaphore adéquate ou image possible pour envisager l’espèce spéciale d’emprise corporelle et psychique qu’exerce la société de contrôle à haute intensité sur ses membres. Le risque d’une pulvérisation des gestes sociaux-politiques en milliards de cellules individuelles fermées consiste en une vaste démobilisation du « socius » au profit de « l’indivis » ou de l’unité marketisée du corps-instrument et de l’esprit vaincu. La conversation continue de gestes que permet l’inter-acte comme unité opérative de changement et de transformation vers la société coopérative et le Soi humain terriblement attaquée par des logiques néo-libérales du chacun pour soi et du repli égoïste se laisse dépasser par la compétition féroce sur des marchés de capitaux, de marchandises et d’organismes-fonctions. Ce qui ne peut être divisé, ou conflictualisé en mouvements dialogiques à l’intérieur de la sphère individuelle de maîtrise des contacts avec un milieu vital reste l’indivisible individu pris dans la logique d’actions égotique comme force de régression fondamentale des ensembles de réponses organisées dans la Société.

En quoi consiste la logique égotique comme exploitation des corps-indivis et des esprits calculateurs, sinon en une entreprise massive de refoulement ou plutôt de sérialisation et de contrôle ultime par l’enfermement du moi dans la forteresse quasi-imprenable de l’Ego. Ici l’argument – l’argument de la forteresse – peut être découpé de la façon suivante ; 1) un point fixe demeure lié à un « je pense » comme existant ultime, 2) ce point rattache les angles croisés des contacts avec les autres vivants 3) ramassé derrière l’interaction sociale-ordinaire, ce point fixe nommé Ego est l’artisan d’une séparation toujours nette et fluide entre l’extérieur (l’expression) et l’intérieur (l’impression ou la représentation) 4) par conséquent, il est facile de contrôler l’individualité et son psychisme en fermant l’accès à un extérieur expressif au moyen du blocage logique de toutes participations sociales critiques sous prétexte de l’agencement d’une non-subjectivité dans le langage. Contre une subjectivité construite dans le dialogue entre le je, le tu le Nous dans un il de narration, la logique d’exploitation égotique maintient et étouffe la subjectivité dans une égologie dramatique qui va consister à tuer la réponse déviante, ou annihiler les forces de résistance subjectives, exclure l’Autre de la communication.

Et là où règne la logique d’actions égotiques demeure un écosystème de servitudes considérées comme normales et naturelles du point de la vue de la forme égologique de l’identité humaine. Alors que le « je » n’est qu’une routine grammaticale – une fiction de la grammaire de l’identité par les usages du pronom personnel – ce qu’ont établis Nietzsche et Wittgenstein chacun dans des perspectives de description et de subversion critique différentes du langage ; ce qu’a montré également le mouvement psychanalytique depuis Freud et Lacan, la tentation égologique fait comme si le je pouvait correspondre à une relation de désignation d’un sujet métaphysique derrière la phrase qui emploie le je. Cette tentation du repli et de l’enfermement est évidemment arrangeante pour toutes les constructions d’une économie politique traditionnelle fondée sur le choix rationnel stratégique et l’arithmétique des utilités et qui a besoin de la figure théorique d’un acteur économique responsable agissant sur des langages de marchés. Le poids d’une responsabilité quasi-métaphysique reliée au poids d’une fausse liberté économique dans un monde de choix rationnels ou de situations de jeux à compétitions dissymétriques zéros (comme forme de la contrainte logique – chacun des joueurs lutte jamais ensemble et demeure fixé dans l’Ego-drame) double la peine pour l’individualité, la subjectivité libre et le psychisme humain.

Obtenir la sécurité maximale dans la forteresse de l’Ego, c’est garantir le maintien de limites idéologiques pures au prix de la liberté et du mouvement naturel de constitution d’une Société par la coopération ; limites qui séparant l’autre, l’extérieur expressif, les capacités à se faire entendre, à disposer d’une voix en politique, permet l’enfermement et l’emprise psychique globale sur les corps et les esprits des individus. Exclus de l’importation du processus social dans leur propre communication, ceux-ci demeurent en retrait du monde, de la vie ordinaire, dans une dimension plus fantasmée ou imaginaire que les différents contacts et incarnations dans la réalité sociale ne touchent plus. Et les technologies comme l’intercommunication distante par smartphones ou l’Internet des objets renforcent cette domination spectrale dont les formes peuvent s’imager en des nuits sociales, des fausses lumières écrans, des rideaux qui en trompe l’œil ferment les individualités devenus simples consommateurs passifs de divertissements sur des réseaux asociaux. La force de la fermeture logique sur l’extérieur peut néanmoins être attaquée par différents biais, différentes zones de combat, différentes perspectives critiques ; cette forteresse de l’Ego ne doit pas être imprenable car elle est typiquement une fausse prison ; c’est à dire une prison imaginaire et théorique dont les subjectivités humaines libérées du poids dramatique de l’égologie pour définir leurs identités grammaticales, naturelles, sociales et politiques peuvent s’émanciper à condition de mener une lutte contre la confusion et le brouillage théorique de l’argument.

La fausse impression est la suivante ; je estime être le seul à gouverner ses relations sociales dans une grammaire de l’activité économique (« Oikonoma » du Grec ou l’« Administration d’une maison) qui – on s’en aperçoit – consiste à positionner des égo-drames partout autour du point fixe de sa non-subjectivité i.e. opérer par renvois systématiques des demandes sociales ou rejet des logiques de coopération dans l’intérieur individuel dit inaccessible et dont l’inaccessibilité est garantie par des langages privés ou des formes communicantes univoques promues par la société de contrôle. La société naturelle ainsi en voie de décomposition maximale ou de dés-individualisation est frappée également par une difficile recherche de la vérité objective à l’extérieur des limites imposées par la forteresse de l’Ego. C’est en effet par ce que George Orwell appelle un « solipsisme collectif », en désignant par là, une fermeture d’une pseudo-sociéte autoritaire sur tous ses extérieurs d’émancipation (Sciences, Éthique, Droit, Philosophie, Politique, Littérature …) au moyen de médiums numériques de propagandes, de niches à servitudes et de systèmes linguistiques et culturels adaptés à la logique de repli vers l’Ego, qu’un contrôle politique adéquate est réalisé car maillé au niveau le plus fin et le plus solide ; la conscience individuelle asservie et la logique grammaticale du solipsisme – (rien n’existe en dehors de mon esprit). « Je » participe à sa propre contrainte maximale dans un « Nous » déporté et inexistant.

Fragments d’un monde détruit – 142

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