« Oh enfants, allez-vous grandir dans un monde sans oiseaux ?
Y aura t-il des grillons là où vous êtes ?
Y aura t-il des asters ?
Des palourdes au minimum
Peut être pas des palourdes.
Nous savons qu’il y aura des vagues.
Pas besoin de beaucoup de vies pour celles-là.
Une brise, une tempête, un cyclone.
Des ondulations, aussi. Des pierres.
Les pierres sont une consolation.
Il y aura des couchers de soleil, tant qu’il y aura de la poussière.
Il y aura de la poussière.
Oh enfants, allez-vous grandir dans un monde sans chansons ?
Sans pins, sans mousses ?
Passerez vous votre vie dans une grotte,
une grotte scellée avec un conduit d’oxygène,
jusqu’à ce qu’il y ait une panne de courant ?
Vos yeux s’éteindront-ils comme les yeux blancs
des poissons sans soleil ?
Et là dedans, quel vœu ferez vous ?
Oh enfants, allez-vous grandir dans un monde sans
glace ?
Sans souris, sans lichens ?Oh enfant allez-vous grandir ? »
Margaret Atwood, « Oh enfants » in « Poèmes tardifs », p.237, Traduit de l’anglais (Canada) par Christine Evain et Bruno Doucey, Robert Laffont, 2020.
Image : A page from Michael of Rhodes’ biographical manuscript, documenting his four decades of sea voyages, ca. 1445. The image relates to bloodletting, which was practiced according to the night sky’s ruling sign.
Les ciels des ordinateurs, trônent dans l’azur,
enfermés par les plastiques et les puces siliciums
ils tombent doucement en fuitant,
touchent les grèves abstraites ou infinies,
les cognitions grises et noires, les enfants signes,
apprêtées pour les vêtements du pire,
les cellules bleues flash électriques,
exposées, formelles et synthétiques,
diffusent des halos luminescents, des spectres figures,
dont les extensions accaparent les gestes,
des plus simples aux plus complexes,
il n y’a rien autour de l’écran toujours fixe ; les claviers de l’Idole,
seulement cette lente dégradation des objets,
une insidieuse maladie du désordre et de l’absence,
une profondeur sans témoins, ni paix, ni repos,
la surface dure et la nuit imaginaire,
et cette frontière invisible est sidérante ; elle surgit,
partout entre le temps machine et le temps réel,
l’espace cognitif et l’espace physique,
il y a l’erreur de se dire « rien d’autres que cela »,
la vitre bleutée de l’ordinateur, le numérique,
le son des musiques mondes, des planètes,
alors que tout s’échappe, s’enfuit,
derrière le ciel bien vivant, les marques carbones,
cette maladie du faux, de la projection ; le feu du désordre,
qui a consumé toutes les choses physiques,
rendue faibles toutes nos intentions,
pour que ne renaisse toujours que l’omnivision,
les machines nu-métriques, l’ogre de surveillance,
le réglage standard, instantané, de tes rapports vivants ou morts,
le visage lisse et neutre du fétiche, du simulacre,
qui traîne, posé en arrière de ce nouveau monde idolâtré …
Et le sang des objets coule par toutes les interfaces,
il est sans couleurs, sans lumières et sans reliefs,
dénué d’autres, de larmes, sans nulles aspérités,
il est rien que la plaie sombre, d’abord ouverte à minuit,
le rien matériel d’une matière noire, sidérante,
et les automates trient, séparent et excluent la douleur.
Ils sont des compagnons de jeux, de forces et d’oublis ;
ce sang que tu goûte est celui du futur …
Ah voir l’œil cyclope de l’Idole, fantasque et sans restes,
depuis ses bords araignées, tout beau et lumineux,
dans le cercle organique tracé dans ta pupille,
le ciel chute comme un bien temporel et seul réel,
sortir du téléviseur, de la machine à voir, à viser et à prédire,
les spectateurs muets qui te hantent,
appellent depuis les étoiles,
les amas de souvenirs déjà retirés de tout contact,
il faut fuir les anciennes ombres que déclinent tous ces ciels,
les bleus nuits, les mauves des aurores et leurs rouges saignants,
les ombres comme des attaches jamais détruites,
sont des créatures étranges qui s’amourachent sans savoir,
regarde là bas au fond de l’écran digital,
tout cet intérieur logique, pur et structuré,
la forme du seul monde qui nous parvient,
et la capacité neurale stimulée, reste toujours en alerte,
la veille est partout proactive, « je » surveille tout ce qui arrive,
avec l’attention capturée et la célérité presque inquiète,
« tu » dois rentrer dans notre jeu au présent,
et les contacts sensibles se feront rares et précieux,
il s’agit de modifier le monde, le rendre sûr et habitable,
en faire des montages en série, des auxiliaires de survies,
les habits symboles deviendront des aides, adaptées ou insupportables.
MP – 10012025
