Dans une économie de subsistance pure qui consiste à ne réserver toute l’énergie des corps et les forces des esprits qu’à la recherche de produits de base dits de subsistance ou de satisfaction des besoins de premier niveau, l’individu et les familles humaines voient toute leur existence accaparée par une lutte douloureuse et semble t-il interminable pour seulement survivre ; se loger, se chauffer, se nourrir, se protéger d’un milieu de vie rendu hostile et dangereux par des mécanismes de marché froids et abstraits. L’abstraction pure des règles de fonctionnement des allocations de ressources pour ces familles impliquent leur identification statistique et mécanique à un statut de pauvres ou de seuil de pauvreté franchi, par ce que les moyens financiers qui auraient permis la seule sortie d’une économie de subsistance sont en priorité affectés ou délimités à cette économie de la survie. Il est alors frappant de considérer l’hypocrisie des gouvernements qui fabriquent des politiques d’aides aux plus pauvres toujours en étant engagés dans un effet de masquage de leurs applications avec en arrière-plan, l’effet inégalitaire massif d’une économie abstraite fondée sur la compétition et le chacun pour soi matérialisé par la recherche de l’argent qui valorise des produits de première nécessité ayant un double statut de marchandises et de produits de subsistance et par contraste l’impact bienfaisant d’une économie d’aides publiques et de solidarités nationales très concrète.
Survivre, ne pas exister, être happé dans des circuits de pure compétition faits de recherche constante de protection pour soi même et sa famille, avoir peur, avoir mal, c’est à dire en réalité dépenser son énergie vitale sans jamais pouvoir exister dans la vie ordinaire ou bien être empêché de participer à des actions de soi et sur soi qui valorisent, déterminent une considération venue de la société humaine, ont pour conséquences de fragiliser bien plus que l’on ne pense le tissu social et symbolique qui forme la texture d’être d’un individu socialisé. Et ici la santé économique et la santé mentale, la sécurité sociale et alimentaire qu’il est indispensable de promouvoir ou de protéger sont des marqueurs forts du niveau d’atteinte satisfaisante d’une forme de vie démocratique à l’intérieur de nos sociétés libérales. C’est bien alors à la socialité de base qu’il est question de renvoyer lorsqu’au prisme d’une économie financière hors sol, totalement déconnectée des besoins réels des populations, des politiques économiques sont construites à partir d’une discipline comme l’économie politique et sa notion de « marchés libres et ouverts » souvent basée sur la théorie du choix rationnel, les théories des jeux ou des modélisations théoriques standards, inutilement complexes et artificielles.
Manquer d’argent non pas pour survivre seulement mais pour vivre, travailler dans des conditions épouvantables pour soigner, éduquer, rendre la justice, protéger, maintenir la vie des autres en l’état, se lever à 5h, faire 4 heures de transport par jour, travailler par intermittence, brusque et heurtée, être envahit par des pressions psychiques insupportables liées à une compétition d’acteurs privés et publiques sur un marché de services, de capitaux cognitifs, de capacités immatérielles et de biens concrets (liés à sa propre protection, l’affection des autres, sa sécurité et son indépendance physique et morale) ; c’est comprendre aussi que sa propre existence est atteinte, limitée ou dégradée par rapport à la vie humaine singulière et normale que l’on espère mener et faire progresser pour soi et pour ses autres. Et c’est bien à cette existence dégradée qu’il faut réfléchir lorsque des responsables sociaux et politiques qui prétendent incarner une représentation à l’assemblée nationale et au gouvernement par l’élection admettent la logique de l’exclusion par la puissance bestiale et abstraite de l’argent qui entraine mécaniquement une inégalité massive, une liberté d’agir impossible, une insécurité sociale massive et un ressentiment complexe nourrit par une absence de considération pour sa propre existence et sa volonté de vivre comme sujet d’un projet d’existence.
Ici parce que la vie est hasardeuse et ne commande pas, que l’existence de chacun et chacune est en jeu, que nous héritons de formes d’inégalités importantes dues à nos histoires familiales ou d’héritages historiques et de capital symbolique, culturel et financier, une politique démocratique radicale doit s’attaquer aux conditions normales de ressources de foyers humains par l’instrument du revenu universel d’existence, cet outil politique très ingénieux [parce que nous considérons l’argent d’abord comme une pure valeur abstraite, inventée par le capitalisme historique et n’ayant aucun contact sensible avec la réalité organique et sociale de la vie comme force brute et socialisante] en fixant un seuil minimal de ressources obligatoires va ouvrir et détendre une tension formidable qui pèse sur les familles les plus modestes en leur permettant non plus de subvenir à leurs besoins mais de revaloriser un travail finalement désiré et compris comme une utilité existentielle majeure pour vivre i.e. une force d’ajout à son estime de soi, une créativité et une solidarité sociale réelles, avec des capacités nouvelles de transformation du tissu social et symbolique. Imaginons un revenu universel fixé à 1200 euros, qui permet la survie simple, primaire, combien d’individus talentueux, de familles aimantes, de femmes et d’hommes de bonne volonté, de groupes d’associations et d’institutions, de myriades d’entreprises, pourront déployer leurs capacités fortes de solidarités et de création d’une vie meilleure dans la société humaine en allant chercher un travail en plus et une rémunération plus juste.
Un revenu de base pour rendre le travail désirable à nouveau, un revenu sorti d’une logique de marchés totalement éloignée des crises énergétiques et climatiques actuelles et de la vie possible et réelle en société, cette proposition politique majeure a pour intérêt de réunir à la fois la perspective vitale du futur des sociétés humaines en même temps qu’elle ouvre un domaine de réformes politiques et économiques majeures qui, du fait du décentrement vis à vis de l’argent ou du capital a pour effets de faire de la vie, une puissance désirante, décisive et une force de justice, de liberté et de créativité non limitée par des valeurs abstraites et artificielles. La socialité de base ; c’est d’abord l’expérience du contact sensible avec un.e autre que soi, la capacité d’anticipation du sens de ce que nous faisons et la possibilité de devenir libre ensemble dans la société et au milieu d’un sens démocratique qui progresse, redevient populaire et tend à accélérer le basculement des formes sociales autoritaires vers la forme de vie démocratique.
Fragments d’un monde détruit – 148
