Les cadences flash et les divisions optimales des interactions asocialisées dans l’hyper-capitalisme de surveillance et de prédation du XXI siècle, entraînent dans une économie de la pure dépendance au moyen de cartes de paiements, d’idées monnayables ou d’objets numériques de transactions et d’accumulation de réserves monétaires immatérielles, une même fermeture des individus dans une dimension intérieure secrète, silencieuse et terriblement factice ; toutes leurs réponses étant ajustées ou adéquatement calibrées pour le groupe de stimulus du milieu ou du réseau d’appartenance, il n’est même plus nécessaire de se dire soi-même, de parler ou d’écrire à propos de soi, toutes ses réponses étant déjà programmées quelque part sous la forme d’une simulation psycho politique ou d’une projection numérique. Sortir de cette violente et régulière déclinaison de toutes réponses de soi vers les attitudes de marchés ou les réponses calibrées revient bien souvent et courageusement à refuser avec discernement, les participations à des écosystèmes de décisions impulsées, ordonnées, conseillées visant la conformité des jugements et l’alignement des individus devenus transparents aux réponses de groupes potentiellement manipulables et commandables. Chercher des refuges possibles à l’extérieur de cette colonisation par l’économie hyper-capitaliste de toutes les sphères du monde vécu va consister à tenter des filiations non naturelles, non biologiques par l’amitié et le respect mutuel, la considération de proche en proche et enfin l’excitation des corps et des esprits en vue du changement.
La terreur d’exister est toujours là quand, une fréquentation habituelle des autres humain.es dans un milieu qui respire l’étroitesse d’esprit, la prétention sans fin et l’entre soi vulgaire, aboutit à des insultes possibles, des isolements forcés, du fait de ses jugements politiques originaux, de ses affinités ou goûts esthétiques ; toutes possibilités de vivre pleinement, de parler et d’écrire étant rendues plus difficiles par l’effet d’une conformation de groupe et de techniques de transparence qui excluent l’impulsion artistique ou intellectuelle originale du champ des réponses recommandées. En ce sens, l’existence de l’artiste ou de l’intellectuel.le est devenue si terriblement fragile et si terriblement puissante à la fois même aujourd’hui en 2025 ; elle est bien souvent reliée à l’exigence et à la capacité d’entraînement d’une voix différente, à la figuration symbolique autre et à une existence et un esprit critique qui d’abord ne demandent rien aux autres et qui pourtant décident, montrent et conduisent des chemins divers et infiniment variés pour ces autres ou au nom des autres.
L’effet de choc venu de la différence existentielle, l’impossibilité de parler aux autres et avec les autres, devenus sous l’effet de la conformité et de la transparence forcée, des groupes asociaux ou des meutes qui alignent les réponses déviantes, les sérialisent et les tuent, les décommandent d’un futur de communications programmées, est une conséquence d’un milieu de vie répressif et d’une culture de la domination symbolique, de l’Ego-drame et du ressentiment complexe. Ici l’Ego comme entité mystifiante de repli et d’égoisation de l’interaction sociale normale empêche toutes créativités et toutes impulsions originales en excluant presque naturellement les tentatives de construire un esprit critique et un régime de discours démocratique avec des Institutions et des associations. Chercher des refuges pour soi, seul ou ensemble, va consister à revenir à des activités d’enfance ou d’éducation et de soin pour soi et les autres avec soi i.e. voir ensemble, écrire ensemble, écouter ensemble, parler ensemble, jouer ensemble, fabriquer les moyens d’une émancipation politique globale qui prennent en compte la difficulté du rapport à soi investi par un régime de discours et d’actions autoritaire ; conformiste, violent, répressif, illibéral et cherchant toujours à nier les dynamiques mélioristes de progression et de perfectionnement de soi et des autres dans des sociétés démocratiques.
Retourner vers des activités redevenues centrales pour sa propre vie, c’est par exemple, revenir à un temps préservé de lectures, d’écoutes ou de visions ; afin de composer une forme symbolique, matérielle, tisser des liens sociaux et vivre dans un monde partagé, avec des autres proches ou lointains, goûter à une texture d’êtres sensibles, au travers des mots, des sons ou des images qui touchent, rappellent, contextualisent, font l’effet d’une compréhension sociale d’un sens redevenu commun, par l’Esprit ou la Nature. Dans cette dynamique de conversion du regard qui touche à l’émergence d’un Esprit critique du monde tel qu’il arrive ou a lieu, l’individu devenu soi parvient toujours par la sensibilité venue d’une fréquentation de l’Art, des symboles significatifs et de la Nature, à dépasser sa propre vie, ses secrets égotiques, ses passés hystériques, pour gagner un futur de projections, de contextes, de multiplicités de projets et d’existences hétérogènes, disparates, différentes.
Il existe de nombreux moyens esthétiques pour s’émanciper d’une vue réductrice de la vie humaine et de systèmes de pensées entièrement fermés sur un extérieur que les individus du monde ancien, imbriqués, alignés, sérialisés ou enfermés ne peuvent atteindre, ou simplement espérer toucher ou comprendre … Ces moyens sont des armées de passion qui, mobilisées dans un travail sur soi, peuvent refabriquer le goût de la liberté, de l’émancipation et du projet d’émancipation de tout ce qui n’existe pas, de tout ce qui freine, mutile, empêche et réduit l’être vivant à n’être que le produit illusoire d’un vaste marché ou d’une concurrence fermée de choix contraints, de goûts esthétiques conformes et de pulsions corporelles (plaisir ou bien douleur) largement conditionnés et stimulés pour favoriser les actes d’achats et de ventes. La voix unique du contrôle intérieur, la voix de son maître est la voix de l’autorité qui descend dans les veines, colore les interactions, emmène les corps unifiés dans le sang du travailleur assujettit et parvient à mixer pensées de soi même et informations par soi même, au travers de son corps et de son propre esprit [l’objet information cannibalise le sujet de l’expression ; c’est une possible logique de l’Information]. L’impossible existence de l’individu aliéné dans une forme de vie capitaliste caractérisée par la colonisation par l’économie de toutes les sphères du monde vécu (domestique, familiale, politique, esthétique, religieuse ..) renvoie à une perte fondamentale des refuges.
Quels sont-ils ces refuges de l’Esprit et du Soi, ces territoires libres, ces interactions sociales et naturelles, ces capacités qui n’entrent pas dans une logique d’exploitation formelle et économique dite statique ou fermante ? Ici, nous devons penser aux autres et favoriser la primitivité de nos liens affectifs et sociaux, comprendre la douleur psychique de l’autre inconnu, saisir un aspect dans son visage si différent [joie, tristesse, peur, colère pour les émotions primitives], et quels meilleurs outils, plus profonds médiums, grandes possibilités libres que se réfugier et vivre dans les Arts ; les Textes, la Musique, le Cinéma, le Théâtre ou la Peinture, car la vie ne demande qu’à s’exprimer et à orienter les vivants dans des politiques qui les engagent vers des futurs possibles et désirables. Faudra t-il comme à la fin du récit exemplaire ; « Fahrenheit 451 » (Ray Bradbury [1953]), se replier dans les forêts ; apprendre par cœur les grands textes de l’Humanité afin d’échapper ou de résister aux assauts idéologiques et aux vidéo-drames d’une société de contrôle à haute intensité dont les mesures politiques, asociales et psychologiques empêchent matériellement la lecture, détruisent les créativités sociales et individuelles et sanctionnent la différence et l’écriture ?
Lire en effet ou écrire, voir et comprendre à deux, écouter et s’émouvoir ensemble sont devenus souvent des activités étranges, indémontrables, presque intolérables en 2025 dans beaucoup de milieux sociaux. L’interactivité technique capitaliste et la puissance d’enfermement des Egos et des cognitions via des smartphones [je commande à l’objet technique et magique mon désir et j’attends une satisfaction immédiate venue d’un monde virtuel qui est mon seul monde reconnu] sont là sans doute comme des forces sociales contraires. Les chemins du refuge sont longs et difficiles ; il y a souvent personne autour de soi, ou alors, ils ou elles sont tous et toutes si horriblement conformes que leurs activités mêmes (gestes, attitudes, communications, idées, jugements, projections] produisent et diffusent de la conformité, de la transparence violente, de l’intolérance dramatique et du nivellement par le bas.
Fragments d’un monde détruit – 149
