Lire en paix

Considérer une heure calme, ensoleillée, à la fin d’une journée harassante, et dans ce coin de jardin merveilleux à l’ombre des arbres et au frais du soir, caresser la couverture d’un livre, en fermant les yeux, l’objet rectangulaire manipulé avec précaution et fermeté, puis ouvrir la première page, voir le titre et l’étendre résonner en vous … Puis entamer la lecture comme on débute une activité recueillie en son for intérieur en imprimant sur celle-ci le rythme de la forme acoustique des phrases comme unités parfaites, situées dans un temps magique qui a envahit peu à peu toute sa conscience. Comment ce miracle de la transmission a t-il lieu par la distance spatio-temporelle et la proximité du toucher sensible des phrases ; la grande forme symbolique qui se déploie dans la nuit étoilée du monde … Il y a là non pas seulement un mystère reliant l’auteur, l’autrice, le lecteur ou la lectrice, mais aussi l’exercice d’une capacité à vivre et à s’orienter dans la vie par les mots-signes, les phrases-instruments, les situations d’emplois et les fonctions précises occupées par les mots et les gestes dans nos vies ordinaires.

Si le livre peut-être considéré comme une machine à lire et à gouverner la pensée par un renversement heureux de perspectives – le monde extérieur plutôt qu’un soi-même, égoïste – , il est à chaque fois une tentative réussie, un moyen d’expression achevée, une « grande forme en mouvement », qui comme les feuilles de partition d’une belle musique exige des interprètes qu’ils partagent une communauté de formes et de contenus … La douceur de la phrase lue en son for intérieur n’a d’égal que le souffle d’une voix prise dans les images évoquées par le livre qui est déjà un complexe de signes autonomes, indépendants de toutes intentions initiales, et qui va à la rencontre du monde-langage et des autres par l’entremise des signes et des symboles …. La puissance d’évocation que permet la lecture permet de faire se contacter des âmes distantes, surtout quand celles-ci, disparues, ne sont plus parmi nous ; c’est par une sorte d’amitié stellaire que la machine à lire a pu recueillir la voix du défunt et a permis la reproduction de la pensée par le signe-mot, et c’est dans cette ouverture spatio-temporelle de la forme du langage, que se constitue une communauté de formes qui est une communauté humaine.

La paix et la douceur que procurent ces moments de calmes absolus, dans lesquels, recueillis, nous traversons le monde physique et matériel, pour atteindre la forme symbolique intemporelle, ouvrent une irréductible perspective ; celle du lecteur ou de la lectrice dont l’expérience vécue est transformée par l’activité de la lecture et qui par le déchiffrement des signes informent un voyage immobile sur de grands vaisseaux que sont les segments de phrases que seront des segments d’une nouvelle réalité. Dans une approche désacralisée et instrumentale de la lecture, les phrases d’un livre ont des fonctions articulées à la vie même de la langue commune à l’intérieur de situations de jeux de coopération de la forme, du contenu, et de l’intention visée au travers des signes. La puissance d’évocation est celle qui non seulement décuple la force vitale du mouvement orienté de la pensée prise dans la machine à lire et à gouverner, mais aussi celle qui emmène tous nos autres, quant nos voix et nos pensées seront imprégnées de lectures et d’écritures. La compréhension d’un autre monde que le sien, devient une expérience du contact sensible majeure qui va toucher à nos pouvoirs de dire et de faire – montrer la puissance de la vie par le symbole – au travers des phrases lues comme des unités linguistiques premières.

Si je fais bon accueil à l’expérience vécue d’un.e autre en acceptant la lecture de son livre, je me tourne alors vers la rencontre et la traduction d’un monde à l’autre, qui par une magie intime crée un nouveau monde, – un troisième monde peuplée de formules, de phrases, d’images mentales et de musiques. Ouvrir un livre est donc toujours comparable à cette possibilité d’une brèche creusée dans l’expérience de soi-même et d’un.e autre dans le sens d’une série de contacts ou de frictions sensibles, qui vont allumer un feu continu qui ne cesseras plus de brûler tant que le livre ne sera pas fermé et sa lecture ouverte dans ses propres souvenirs. La paix et la douceur qu’apporte l’opération de la lecture ne se fait qu’à l’intérieur d’un espace-temps protégé du monde et qui maintient fermement la limite entre l’intérieur et l’extérieur. Il est ainsi toujours possible de faire des mots et des phrases lus, des bâtisseurs de ce refuge de la pensée qui, contre toutes pressions externes, se maintiennent de manière presque intemporelle par la dynamique des contacts sensibles entre de multiples expériences.

Combien sont devenus rares au XXI°siècle, ces moments de paix et de sérénité, qu’offre l’activité de la lecture dans ce régime de production intensive de signes-morts purement calibrés aux gestes de l’économie prédatrice – agir avec et sur le monde-langage pilotable par une interactivité technique envahissante – qui va adapter l’esprit et le corps à la poursuite d’objectifs de rentabilité mesurables … Il est ainsi remarquable de constater que la lecture est devenue – et a peut-être été de tous les temps dans l’histoire de nos pratiques – un art véritablement subversif car elle permet, de par le décentrement de soi vis à vis du monde des réactions immédiates, pulsionnelles, instinctives, la communication entre et à l’intérieur des mondes-langages, dans une forme de représentations et d’actions inatteignable par le pouvoir politique, économique ou religieux. L’activité de la lecture détient là une capacité puissante de transformation de la vie collective et individuelle en éduquant par les signes, l’esprit critique, toujours dans ce redéploiement des signes dans le temps vital de l’intériorité qui n’est pas le temps de la reproduction économique de nos signes-actions. Résistance, solitude, éveil à l’autre et transformation du monde intérieur, sont là comme des facettes multiples de cette activité du lire, qui met au contact plusieurs expériences vécues et ouvre des brèches dans l’avenir et le passé des hommes, des femmes et des sociétés humaines et vivantes.

Fragments d’un monde détruit – 115

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