Mare Nostrum

« Devant moi le chemin
En pente douce dans le soir.
Hier encore, épris,
il disait « ne m’oublie pas ».
Aujourd’hui, il y a le vent,
Et les cris des bergers,
Et des cèdres tourmentés,
Près des sources pures. »

Anna Akhmatova, « Séparation  » in « Requiem : poème sans héros » [1914] p.85, Présentation, choix et traduction de Jean-Louis Backès, Gallimard, 2007.

Crédit Photo : Jim Black – life-jackets-3290742. From Pixabay.

Le ciel pleure des larmes d’oublis, d’enfances et de mort,
au creux des vagues translucides, se perdent des vies et des espoirs,
au début du chemin, il y avait l’attente, fébrile, la promesse,
et puis le chemin des fous, avant l’exil en terre promise,
l’Europe, vaste continent sûr, tranquille et fier,

à chaque étape, se sont perdus les hommes et les femmes,
et la mer de l’enfant bleu est devenue un vaste endroit étrange,
plus rien ne brille, ici, ni les corps, ni les âmes éteintes,
et le risque couru par ces aventuriers est si grand,
qu’ils ou elles assument ce péril avec hardiesse et courages,

et ce cri amer venu de minuit est insupportable,
il provient des canots précaires, lourds et fragiles,
des plastiques rouges et noirs, vagues, inutiles,
lancés par des profiteurs, cupides et si froids,
sur les corps nus, vulnérables, de ceux qui doutent encore,

il y a des traces dans tes yeux, des restes de panique,
des éclairs de feu qui illuminent tes mots et tes gestes,
toi qui vient de là-bas, terre brûlée, si loin et si proche,
brûlée par la guerre, le danger et la faim,
la nuit dans ta peau et ces étoiles fixes et brillantes,

éclairent ce chemin d’exil, pour recommencer à nouveau,
revivre et laisser choir le poids des passés,
devenir ce diamant vide, surgissant, nouveau et fier,
et ton monde est précieux, il est dur, prenant et solide,
il montre à qui veut bien encore, les raisons de ce voyage,

avaleur d’orages, de sels et d’écumes,
devant les monstres gouverneurs, les amas de fiers automates,
qui assignent des places vivantes par des ordres,
avec l’arrogance des lois et du code de l’étranger,
et qui prétendent par la lettre précise, figer ton destin,

la peur dicte leurs raisonnements absurdes,
et tout ce fatras de mots d’ordres, d’arguties inutiles,
produits à la chaîne grise et morne des petits maîtres,
qui sont glissés dans les marbres noirs et blancs des lois,
sont des actes meurtriers, ont des conséquences précises,

Ah le rêve de destruction qu’accompagne leurs voix,
ce regret qui flotte par devers eux, dans leurs images,
ce renvoi dans les limbes de leurs décisions,
et toute cette masse de signes qui prétend dire l’ordre,
Ah leur fin tant désirée, qui accomplit des merveilles,

le code de l’étranger est un soleil subtil, et très grand,
il trône en arrière, illumine dans les officines,
des Institutions droites et arbitraires,
et la sévérité de leurs lois est une droite certaine,
elle parcourt l’intégralité du spectre de la décision,
celle que prend la pompe glaciale, le sang-ridicule,

Leur petit livre rouge et noir provient du néant,
c’est l’enregistrement du bruit que font les maîtres,
avec leurs bouches sans cesse ouvertes, et leurs écritures millimétrées,
le registre des morts, des fous et des faibles,
tout ceux là qui transitent dans cette zone de passe-droit,

Ne regarde pas en arrière, nous fabriquerons la loi,
la loi du monde, du désir libre et fier,
nous serons les astres et les profiteurs du futur,
le vent frais et délicieux sur les corps reposés,
les âmes de nouveau tranquilles et sûres.

MP – 01092023

Le filet du réseau

« Le réseau-cathédrale n’est pas ordonné par la verticalité, mais par une horizontalité toute terrestre, et par la continuité des flux qu’il organise. De même que la cathédrale est incarnation du mystère, le réseau est présence du futur : il fait passer, en définissant notre place comme un passage. Désormais le réseau-symbole incarne le passage, voire la vitesse du passage. »

Pierre Musso, « Genèse et critique de la notion de réseau » in « Penser les réseaux » sous la direction de Daniel Parrochia, p.217, Éditions Champ Vallon, 2001.

Specimens of Fancy Turning (1869)

Jeter le tissage monstre, l’épaisse couverture bleue et noire,
dans les yeux des foules creusés, noirs et furieuses,
et voir à l’intérieur du creux, des vagues-systèmes, de l’oscillation,
il fait chaud tout autour des membres pianotant,
à la mesure des scansions, des vidéos-drames, des traces,

Aux pieds des écrans, vibrent une coalescence, une brûlure intense,
une électricité solaire qui parcourt l’intégralité du flux,
qui branche et débranche les adeptes de la nuit virtuelle,
cette masse agglutinée, rutilante, avare si concentrée,
comme un nuage d’insectes pris dans les flammes,

et l’œil du cyclope clignote au bout des câbles,
ceux-là qui tressautent et produisent une lame de fond,
qui emporte les vagues, et l’écume des bouches,
celles qui communiquent sans cesser, sans temps morts,
fabriquent les fils des histoires d’eaux et d’infini,

Commander au Sphinx, remuer ciel et terre,
traversés par des ailes argentées qui supportent tout les rêves,
ne plus savoir où nous sommes, terrestres, humain.es,
projeter et consommer l’autre distant au cœur des cathédrales,
de verres et de siliciums, de plastiques et de lithiums,

et le monde est une poubelle toujours neuve, qui flambe,
à la fumée des torches d’essences, bleues et noires,
certains y survivent comme des monstres suceurs de coca,
les videurs d’abîmes qui font les esclaves, au fond des mines artificielles,
et la texture sensible des mondes connectés,

force un chemin dans les rues des cités mobiles, bétonneuses,
le diamant noir de tes yeux s’est brisé dans les étoiles,
et leur distance en ligne, ici est infranchissable,
par les colonies de nuages, les amas gris vaporeux,
seule luit la lumière des âmes nues et pauvres, nouées ensemble,

Les âmes mécaniques, aux réflexes tout de conditions,
qui agissent en soldates, en martyres, méritantes, qui supportent,
et les cellules des sites, innombrables sont adaptées à chacune,
conformes aux tourments naturels, aux destins des psychés dévastées,
elles tournent dans le complexe des cages, vaste cité jamais dormante,

dans cette mosaïque folle, frappée sur chaque bords, de fragments,
les grands silences sont bues comme des couleurs jamais froides,
il n’y a rien à faire à deux ou plus car tout est là jeté, et ramassé,
sur l’égo-drame puissant, la force intime qui consomme tout,
qui réduit aux mondes seuls et siens, l’étranger,

cette force excite le temps du filet, lumineux et immense,
là jetés par les mécanismes obscurs du hasard,
sur les villes, les campagnes, les ciels et les mers,
le ramassage des âmes bon marchés, a lieu toujours, partout,
et nulle-part, car le lieu ici est un parasite inutile, un angle-mort,

le lieu ne sert plus à rien dans cette logique de simulation,
retirées de la terre, de l’air et du feu ; l’humaine condition,
les créatures rendues addictives aux visitations du réseau,
expliquent à tous les champs, l’absoluité liquide du présent,
le pouvoir à l’heure zéro, la puissance infinie du tout désirable et relatif,

et les performeurs s’identifient eux-mêmes derrière leurs écrans,
dans le cristal digital, la passion du script et de l’index,
qui fond dans les cervelles bleues et or, à l’horizon,
toute cette lumière vive qui nous guide plus loin encore,
cette musique réticulaire, ce mystère du hasard et de la nécessité.

MP – 18082023

Voir les chimères

« Que la langue n’habille pas la pensée mais que la pensée pousse dedans la langue, voilà ce que le modeste créateur ne pourra jamais faire croire aux insolents tailleurs. »

Karl Kraus, « Art » in « La nuit venue », p.33, Traduit de l’allemand par Roger Lewinter, Éditions Gérard Lebovici, 1986.

Detail from The Fin de Siècle Newspaper Proprietor, an illustration featured in an 1894 issue of Puck magazine. Amid the flurry of eager paper-clutching public, one holds a publication brandished with the words « Fake News ».

Regarde passer les sujets-monstres, aux entre-filets opaques,
Ceux là qui pêchent la morsure tout au fond, dans les champs sémantiques,
au milieu des âmes mortes, bleutées, visuelles, des vagues de songeuses,
avec leurs corps de signes froids, vitreux et bien sexués,
elles attirent les nuages d’insectes toujours pris à l’intérieur,

de la mire du verbe en arrêt, rutilant et nul,
avec toutes ses fonctions vivantes subitement arrêtées,
et leur création horrible est une machine à voir, à signifier et à gouverner,
une médiacratie complexe, pleine de boutiques, de fidèles, d’accessoires,
qui jouent des musiques d’obsessions, de contrôles et d’excitations,

Ah regarde encore ici ou là et vois le monde perdu, occulté,
par l’action subtile de leurs clés spéciales, d’images et de sons,
le vieux monde et la terre percutés par leur cirque de fanatiques,
ceux-là qui expliquent, rendent compte, dissèquent la peau des autres,
ceux-ci qui perdent le fil du temps qu’il fait, en informant de la position des nuages,

ils assimilent, détruisent, et leurs langues roulent à l’instinct-mécanique,
des modules bizarres qui absorbent le sens des choses, et excluent,
et toute cette vie comme un affreux spectacle est réduite en miettes,
il nous reste le faisceau d’un lent et furieux désespoir,
cette créature de symboles, rouge flamme et blanche, qui résiste,

Ah comme je paye le prix fort et subtile des renégats,
pris dans la tourmente de tes yeux, mon amour,
tes yeux superbes, embués de larmes noires et bleues,
j’oublie qu’ils in-forment, instituent et assimilent par la haine,
les sujets au kilomètre, à la vitesse d’un grand Nihil,

ce tourbillon d’infos-guerres emporte les adhésions mineures,
à chaque instant-rasoir, coupant, chaque minute qui compte,
il faut seulement remporter des matchs de décisions,
en instruisant le direct, à n’en plus finir par la parole finale et experte,
des montages de symboles, de sons et d’images,

et ce n’importe quoi qui t’habille, ennemi.e, frise l’indécence et le ridicule,
toute existence de chairs est devenue pour toi vague et futile,
le moteur torture le sujet en continu, il mâche des signes et boucle des périmètres, d’actions, d’émotions, d’intentions et de personnes, et le téléviseur unique crachote au fond de la nuit,

Un homme-tronc fait signe au milieu de nulle-part,
Il nous regarde l’œil torve et aplatit sur la caméra,
débite une série de non-sens avec un aplomb formidable,
nous sommes sur la chaîne des mangeurs d’espaces, de temps, d’abîmes,
ceux là qui dévorent les âmes des autres, des étrangers, fils et filles de misères, et corrompent le sens ordinaire des mots,

car le contexte fait défaut toujours, la métaphore séduisante est partout,
il faut se taper le format du texte, la débilité des images-schémas,
le temps est compté sur le canal, capitalisable, opposable à d’autres,
et le reportage aguicheur, a pris des allures curieuses et racistes,
il vomit son fiel avec fierté et grand contentement,

Aux tournois de comptables morts et médiatiques, multiples et précis,
qui comptent les gestes et les expressions creuses, avec minutie,
à la mesure des mots d’ordres, des veilles et des vidéo-drames,
d’alertes, d’idées fermantes, de peur-panique pour leurs conforts,
Rien n’est plus imprévisible, droit, fier ou nouveau,
Tout est là programmé et tordu, servi à heure fixe,
sur les milles-tables du grand téléviseur-dîner …

Branché en continu, tu ne manque pas la dernière nouvelle,
l’angle d’attaque qui t’excite et fait oublier les formes de ta vie,
et vivre dans la peur est un programme parfait et généralisé,
c’est tout confort, bénéfique et sans commune mesure,
faire jouer ses instincts bas et vil, n’être que l’horizon muet,
le brouillon figé et informe de l’écran des puissants.

MP – 04082023