Mare Nostrum

« Devant moi le chemin
En pente douce dans le soir.
Hier encore, épris,
il disait « ne m’oublie pas ».
Aujourd’hui, il y a le vent,
Et les cris des bergers,
Et des cèdres tourmentés,
Près des sources pures. »

Anna Akhmatova, « Séparation  » in « Requiem : poème sans héros » [1914] p.85, Présentation, choix et traduction de Jean-Louis Backès, Gallimard, 2007.

Le ciel pleure des larmes d’oublis, d’enfances et de mort,
au creux des vagues translucides, se perdent des vies et des espoirs,
au début du chemin, il y avait l’attente, fébrile, la promesse,
et puis le chemin des fous, avant l’exil en terre promise,
l’Europe, vaste continent sûr, tranquille et fier,

à chaque étape, se sont perdus les hommes et les femmes,
et la mer de l’enfant bleu est devenue un vaste endroit étrange,
plus rien ne brille, ici, ni les corps, ni les âmes éteintes,
et le risque couru par ces aventuriers est si grand,
qu’ils ou elles assument ce péril avec hardiesse et courages,

et ce cri amer venu de minuit est insupportable,
il provient des canots précaires, lourds et fragiles,
des plastiques rouges et noirs, vagues, inutiles,
lancés par des profiteurs, cupides et si froids,
sur les corps nus, vulnérables, de ceux qui doutent encore,

il y a des traces dans tes yeux, des restes de panique,
des éclairs de feu qui illuminent tes mots et tes gestes,
toi qui vient de là-bas, terre brûlée, si loin et si proche,
brûlée par la guerre, le danger et la faim,
la nuit dans ta peau et ces étoiles fixes et brillantes,

éclairent ce chemin d’exil, pour recommencer à nouveau,
revivre et laisser choir le poids des passés,
devenir ce diamant vide, surgissant, nouveau et fier,
et ton monde est précieux, il est dur, prenant et solide,
il montre à qui veut bien encore, les raisons de ce voyage,

avaleur d’orages, de sels et d’écumes,
devant les monstres gouverneurs, les amas de fiers automates,
qui assignent des places vivantes par des ordres,
avec l’arrogance des lois et du code de l’étranger,
et qui prétendent par la lettre précise, figer ton destin,

la peur dicte leurs raisonnements absurdes,
et tout ce fatras de mots d’ordres, d’arguties inutiles,
produits à la chaîne grise et morne des petits maîtres,
qui sont glissés dans les marbres noirs et blancs des lois,
sont des actes meurtriers, ont des conséquences précises,

Ah le rêve de destruction qu’accompagne leurs voix,
ce regret qui flotte par devers eux, dans leurs images,
ce renvoi dans les limbes de leurs décisions,
et toute cette masse de signes qui prétend dire l’ordre,
Ah leur fin tant désirée, qui accomplit des merveilles,

le code de l’étranger est un soleil subtil, et très grand,
il trône en arrière, illumine dans les officines,
des Institutions droites et arbitraires,
et la sévérité de leurs lois est une droite certaine,
elle parcourt l’intégralité du spectre de la décision,
celle que prend la pompe glaciale, le sang-ridicule,

Leur petit livre rouge et noir provient du néant,
c’est l’enregistrement du bruit que font les maîtres,
avec leurs bouches sans cesse ouvertes, et leurs écritures millimétrées,
le registre des morts, des fous et des faibles,
tout ceux là qui transitent dans cette zone de passe-droit,

Ne regarde pas en arrière, nous fabriquerons la loi,
la loi du monde, du désir libre et fier,
nous serons les astres et les profiteurs du futur,
le vent frais et délicieux sur les corps reposés,
les âmes de nouveau tranquilles et sûres.

MP – 01092023

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *