L’un des intérêts majeurs d’une approche compréhensive des interactions humaines dans la forme de communication globale du sens, des enjeux et de la texture sensible de nos échanges reste la possibilité d’une prise de rôle située i.e. d’une capacité à changer de place afin d’évaluer à un point de vue correct la perspective adoptée dans la situation de plusieurs jeux coopératifs. De cette façon par une lecture ajustée à la situation qui met en jeu plusieurs perspectives potentiellement en conflit, se hausser, au niveau de l’enjeu relationnel, c’est adopter une perspective supérieure capable de traduire les attentes et les motivations des agents impliqués dans une forme réadaptée d’interactions sociales.
Adopter la perspective d’un.e autre ne peut pas se faire sans un décentrement de soi pour permettre d’atteindre un nouveau rapport du moi encadrant de l’action et du je créateur. Ce qui est constitutif du soi, c’est bien en effet ce dialogue réussi entre le moi social et le je qui créé et prend l’initiative du changement ; cette dynamique de construction du soi implique la dialogue constructif entre le je et le moi social à l’intérieur d’une construction sociale de l’identité réflexive d’un sujet de l’action ou d’un agent aux motivations précises. Dans une situation de jeux de coopération primitive dans laquelle, nous rencontrons un.e autre souffrant.e ou en détresse, la stimulation d’un sens compassionnel naturellement présent et renforcé socialement fait beaucoup pour permettre l’interaction utile et l’aide à la détresse d’un monde différent du sien propre.
Agir de cette façon demande parfois des talents de funambule car il faut passer d’un monde à l’autre, convertir une histoire étrangère dans son histoire personnelle. Avoir de bonnes capacités d’écoute, de toucher sensible et de compréhension, devient absolument nécessaire car ici une phénoménologie de l’inter-compréhension qui tient compte de la radicalité du contact et de la rencontre sensible avec un.e autre souffrant.e qu’il ou elle soit étrangère ou pauvre, demande une perception spéciale et un geste ajustés à la réalité de la souffrance ou de la détresse. C’est donc le caractère primitif d’une logique de l’interaction sociale qui ouvre la possibilité formelle d’une prise de rôles et d’une réflexivité vis à vis des soi en jeux dans la situation de rencontre qui va permettre de faire émerger le sens de la rencontre distante ou face à face.
Imaginons cette puissance de l’agir compassionnel déployée dans toutes les situations de jeux coopératifs, qui à l’inverse du repli sur soi impliqué par la compétition de normes ou de valeurs, ouvre la vulnérabilité des êtres vivants sur une communication interne, immanente, fondatrice d’une compréhension de la détresse d’un.e autre que soi. Cette puissance d’agir là respecte la nature de l’existant impliqué, sa sensibilité propre, ses intentions et la préservation d’un lieu et d’un temps neutre d’un point de vue éthique qui n’assignent pas à l’autre une position ou un rôle préférés à un autre. La différence subjective ici rend possible l’accueil et l’acceptation d’un.e autre qui au départ paraît si éloigné.e et différent.e de soi. Ici, nous nous situons sur un domaine d’interactions politiques et éthiques car nous préférons agir avec des masses de vivants réellement agissantes que d’accompagner une politique de forts ou de maîtres éloignée du monde réel et de l’ordinaire de nos vies.
La réalité brute de la souffrance psychique ou physique fait appel ou stimule un endroit dans nos système nerveux en même temps qu’elle mobilise un sens naturel et moral second et éduqué qui ouvre l’individualité à une puissance d’agir compassionnelle ; cette puissance directement politique et philosophique qui permet de lier de manière solidaire deux ou plusieurs individus dans une forme de communication symbolique qui va respecter le sens que ces individus donnent à leurs interactions. Le froid, la brûlure, la soif ou la faim ; la douleur physique ou psychique des personnes, leurs formes d’expression partagées dans une situation de jeux primitifs confirme la possibilité d’une participation humaine à tout ce qu’il y a de gracieux ou de supérieur dans nos échanges ; la beauté d’un visage, la vulnérabilité d’un corps, la délicatesse d’un geste, timidement accompli devant la brutalité d’une détresse qui font toutes appel à un au delà de la Nature. L’agir compassionnel peut devenir une forme d’agir comparatif et coopératif puissante au XXI°siècle car il ne manque jamais d’occasions d’impliquer cet agir à vocation universelle dans des situations de contacts avec la détresse d’un.e autre vulnérable.
Fragments d’un monde détruit – 80
