L’art de la lecture

La possibilité de préserver un espace de retrait en soi pour accueillir la parole écrite d’un autre vivant ou disparu ne doit pas céder face à la violence d’une transparence forcée imposée par un régime de discours autoritaire qui surveille le sens compris et perçu de chaque symbole. L’universalité de ce lien si puissant qui noue la conscience du lecteur et la conscience de l’auteur a pour effet de créer une solidarité intime et anthropologique qui fait de l’acte de lire, l’expression d’une « forme de vie » du langage humain. Ainsi nous devenons autre par un art directement politique qu’est cet art de lire, de se représenter et de voir les choses dans l’imagination. Car lire c’est voir dans la représentation un monde entier et nouveau créé par l’auteur, devenir sensible à des personnages, une intrigue, la beauté de gestes, de raisonnements ou d’idées.

L’éducation à la lecture qui doit être une éducation politique et populaire demeure un axe central de la construction de soi et de son esprit critique capable de faire naître et de préserver cette possibilité et cette liberté du refuge ou du retrait qui n’est pas un repli mais une coopération entre la production de textes et la diffusion de textes à l’intérieur ou au contact de la conscience de soi par le truchement de la voix ou du geste. Lire c’est manipuler des signes-symboles dans l’imagination, accomplir une dynamique de reproduction d’imaginaires sociaux capable de construire un espace-temps politique et démocratique de coopération entre individus différents. Une société démocratique est ainsi en capacité de proposer des expériences de lecture très diverses avec un art politique qui va consister en l’effort de la transformation de soi par les signes d’un.e autre que soi. En ce sens, la lecture est une activité sociale et artistique, elle ouvre le champ des possibles par cette voix silencieuse et universelle du monde, pour l’individu faisant face dans sa vie propre à une pression extérieure.

Lorsque je lis, je suis le fil d’une conversation intérieure, qui agit comme une conversion forte, prégnante et sensible de soi à soi, dans cette inter-communication qui tient ensemble par un pacte secret et silencieux les pensées de l’auteur ou de l’autrice d’un texte humain et le lecteur ou la lectrice. Au passage quelle serait donc la valeur d’un texte produit comme on fabrique un matériel opaque, non-organique, dénué de toutes expériences vécues et d’intérieurs sensibles et sociaux par une intelligence artificielle dite générative ? On ne peut qu’être sceptique face à ce genre de productions transformatrices qui peut s’avérer seulement utile lorsque le texte est pris non comme une performance ou une création humaine mais comme un aplat symbolique pur issu de paramétrages, d’images coordonnées ou d’implications fonctionnelles et statistiques utiles pour régler une transaction entre des individus et un monde donné. Cela pose la question de la destination d’un texte humain dans une société mondiale, autoritaire ou démocratique, car créer un assemblage ordonné ou cohérent de signes à l’aide d’une machine de prédictions, n’épuise pas la question de l’expression et de la forme incarnée de cette expression lorsqu’elle vit, passe, demeure, change la vie d’une communauté de lecteurs et de lectrices.

Lire demeure un acte de résistance et d’émancipation face à la conception d’un behaviorisme dur initiée par une interactivité économique qui fait du contrôle des inputs sensoriels et des outputs comportementaux une sorte de circuit opaque et manipulable censé être le modèle unique d’interprétation du sens de comportements de collaborateurs ou collaboratrices au travail. Contrôler les réactions, aplanir les difficultés, s’assurer de l’honnêteté d’un ou d’une collègue dans une situation de travail, de son implication à ses tâches, consiste parfois à limiter le recours à cet espace intérieur en se servant du rapport à soi pour le retraduire dans un modèle de causalité du sens de la conduite individuelle qui évacue la question difficile des raisons d’agir – le sens que les individus donnent à leurs actions – au bénéfice d’une causalité externe toujours impérieuse ou dominante (organique-naturelle , organisationnelle-systémique ou artificielle -mécanique).

Or lire augmente nos capacités de perception et de compréhension d’un.e autre que soi et par l’intermédiaire du texte, nous devenons des autres, nous adoptons littéralement les rôles des autres, humains et humaines, animaux et machines, car nous sommes pénétrés par une logique de narration et sommes ainsi plongés par ce procédé quasi-fantastique du déchiffrement des signes écrits, dans l’intimité forte de la conscience des personnages en interagissant en imagination avec un univers de signes cohérent et représentatifs d’un autre monde. Cette conversation intérieure est une opération de synthèse unique et spéciale, qui peut être d’une grande beauté ; une synthèse réussie ou improbable entre sa voix propre et la voix de l’auteur et de l’autrice.

Cette capacité de création pure qu’est la lecture recoupe les dimensions d’une écriture intime de soi dans cette mesure d’une coopération continue entre le texte, la voix, le signe et la présence, la musique des mots et le jeu sur une partition symbolique étrange car proposée comme là et muette, un bloc de signes noirs compact et pur, ciselé dans un univers singulier, toujours d’abord lointain et un peu inaccessible. Quand j’ouvre un livre, j’accepte ce pacte silencieux et rempli de promesses pour découvrir un univers symbolique absolument unique d’un.e autre que moi, et déporte ma vie concrète sur la vie de personnages aux destinées fictives ou réelles racontées et imaginées.

Cette promesse de la lecture est celle conclue tacitement pour voir émerger de nos mondes d’abords fermés et différents, un monde d’accords de mesures, de textures sensibles, de coopérations de voix et de gestes accomplies à l’intérieur d’une « forme de vie » du langage humain. La lecture est un art politique qui dit beaucoup de nos capacités de transformation de nos conditions d’existence aussi par ce quelle a avoir avec l’universel au travers du signe-symbole manipulé ; elle rend toujours possible la liberté du rapport à soi qui est la liberté première et fondatrice d’un régime politique, social, économique et culturel encore démocratique.

Fragments d’un monde détruit – 79

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