Le souffle infini

« […] l’idée contraire à la laideur, c’est à dire l’idée de la beauté et de la convenance musicales, est déterminée par l’accoutumance, tant et si bien, que cette accoutumance n’est pas seulement non naturelle, mais contraire à la nature, et que cette beauté et cette convenance, c’est à dire l’idée que nous en avons, ne sont pas seulement au delà de la nature, n’ayant ni fondement ni origine en elle, mais contre-nature (6 septembre 1823). »

Giacomo Leopardi, « Zibaldone [3365-3367] » p.1416, Traduit de l’italien, présenté et annoté par Bertrand Shefer, Allia, 2019.

Sur l’opale fendue du soleil, au milieu d’une neige translucide et délicate,
s’est réfugiée le cœur des choses battantes au creux de l’hiver,
ce rythme si lent, apaisé et tendre ne semble pas venu d’ici,
c’est le cœur de l’autre aimé.e qui vient briser le fil du silence,
et ces fragments pleins de buées sont des vastes coupures,

qui tranchent dans les rêves nocturnes de nos enfances,
des morceaux de souvenirs, noirs et or, savoureux et rutilants,
quand je pense à toi, compagnon du froid, de la mer et de l’hiver,
je pense à ces vagues sonores, cette musique issue de nulle-part,
venue emporter nos jeunes corps dans un bleu-mystère,

et le souffle ardent des glaces, des fraîches ouvertures,
dans l’espace feutré d’une seconde filante à minuit,
a recueilli tes paroles douces et aidantes,
sur ce continent d’écumes immense se jouent des marches, des adagios,
des marches allègres, joyeuses, tristes, belles, horribles ou futiles,

et leurs dimensions multiples aspirent toutes mes forces,
plus loin que le crépuscule, dans la nuit mauve de l’Esprit,
au cœur des gestes et des choses, cet invisible qui bât la mesure et pulse,
elles sont des astres, des diamants noirs logés dans l’Esprit,
qui tressautent en continue et amènent le futur calme et désiré,

Ah cette joyeuse compagnie d’une musique si parfaite,
harmonie des sphères, mathématique du chaos, toute proche des étoiles,
que n’as tu pas déjà enveloppé ma vie de ta présence familière et magique,
un fantôme de flammes, ardent, visiteur de chaque instant,
qui traverse et assure l’intention prochaine, l’exécution du geste,

rends toutes les choses bienveillantes et à distance de soi, si exactes,
et fait du présent cette robe sonore, transparente, doux, incolore, inodore,
si je respire toujours en toi, harmonie du monde, je ne sais pas,
qui es-tu, que me veux-tu, je ne sens que la vieille puissance,
d’une énergie vitale qui virevolte, dans les êtres et les choses,

Ce paradoxe de l’écart de la présence et de l’absence
est la musique froide, contre-nature, d’une machine folle de désirs,
la scansion du rythme, les sons descendants, les hypnoses multiples,
le corps même du son qui t’entoure, la vraie robe-démesure,
et s’incarne en fugitif sanglé dans les rêves d’un.e autre,

et tous ces bruits de couleurs et d’écumes, de dragons fragiles,
et immenses produisent des images acoustiques, des empreintes,
une décharge nerveuse au moment de l’écoute,
ce vécu de mémoire si beau et dramatique, la joie faite corps,
qui glisse à l’extrémité comme un serpent habile à l’intérieur,

dans cet endroit reculé et vibrant, qu’est ta mémoire,
naissent des mélodies âpres, grandes et seules,
des tires-larmes si parfaites que rien n’égale leur goût revigorant et salé,
et tous nos dispositifs d’écoutes s’intercalent, dressent un voile blanc et pur, entre nos vieux mondes, la Nature et l’Esprit,
saisies par ce qui nous dépasse et reste logée au cœur,

dans ce cœur de l’orage sensible et électrique, qui lézarde le ciel,
ce créateur bondissant parmi les étoiles brillantes des souvenirs,
le ciel planté tout au fond de la pensée, qui l’habille et la porte,
sur les grands navires remplis d’amertumes et d’espérances,
fait de pièces mécaniques, de piano-gouvernail, de voiles de sang,

Regarde la se mouvoir dans les corps des autres,
cette musicalité spéciale de leurs attitudes, leurs yeux roulants, leurs lèvres-mimes, et tout cet horizon plus loin qui est une parfaite promesse,
a comblé nos attentes au delà des seules raisons mécaniques.
Viens ici, maintenant, produire toujours cette assurance,
par le jeu habile de ton vouloir-puissance.

MP – 25082023

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