Les messagers du néant

« La troisième rupture concerne justement le rapport de force entre communication humaine et communication technique. D’ailleurs, il faut mieux dire interactivité pour la technique et intercompréhension pour les hommes. Légitimer l’incommunication, c’est retrouver enfin la communication humaine. Si la technique triomphe avec l’information-service qui représente plus de 80% des applications, les résultats sont beaucoup plus modestes pour la politique, l’éducation et la connaissance … Revaloriser la communication humaine suppose finalement avoir confiance dans l’individu, car ce sont les imperfections de cette communication qui ont renforcé la séduction créée par la technique. »

Dominique Wolton, « Le retour de la pensée critique » in « Penser l’incommunication  », p.67, Le Bord de l’Eau, 2024.

Broken Ground: The Fall of the House of Usher (1928)

Dans le fatras immense qui luit dans l’obscure réseau,
passent des créatures noires qui rongent les corps et les cervelles,
par l’effet du fort, de l’icône, de l’idiote et vaste influence,
sur des corps fragiles, collés aux barreaux des prisons mentales,
les mots-blessures qui enferment toujours la seule raison,
et rendent toutes les choses désirables, privées, aberrantes,

et ces humain.es là vivotent seuls à seuls, par milliers,
dans leurs passions motrices, aveugles, certaines et propices,
à toutes les corruptions lentes, les mêmes cités qui haïssent,
et font naître la crainte de masse et l’opprobre,
par l’effet des télé-viseurs et des filets des réseaux magnétiques,
ceux-là aux grands désirs de sécurité et de conforts,

sont ceux là qui se dopent aux performances de l’instant,
à la dérive autoritaire de la force brutale et stupide,
à l’intérieur des nasses séduisantes, toutes creusées à l’envers,
survivent ces images mentales, ces croyances, attitudes,
prises dans des volontés rentrées vers elles-mêmes,

et ce chemin vers nulle part est ce chemin affreux,
qui conduit toutes décisions vers un irrationnel pur,
l’oubli fatal des contextes, la mort des soi aux kilomètres,
font grandir le monstre-message ; la haine, la violence et l’oubli,
celui là qui grandit toujours, et soumet chaque Esprit…

Ah vous serez des ennemis innombrables et seuls, tout à la fois,
survivants sur des îlots d’artifices, de mal-conscience et de guerres,
devenus après l’orage, l’absence de refuges, la perdition,
vous qui niez l’importance de ce qu’est comprendre,
les flashs-lumières de l’ornière ridiculement petite et sombre,

et produire en masse, ce vaste programme de contrôle,
l’obsession sexuelle, automatique, multiple et navrante,
qui efface, détruit, rend facile, la négation des autres et du vivant,
la psychologie devenue l’instrument d’une farce macabre,
les mangeurs d’idée-drames, de remords psychiques, la fuite en série,

et tous ces individus-zéros alignés comme des soldats de l’Empire,
qui font le job et la condition demandés, ont le réflexe assuré, la fin de l’action administrée,
sont là comme des petits princes, contrôlant l’ultime, le début et l’espoir,
le capital qui s’insinue à l’intérieur, dans les veines et le sang,
pour les animateurs du rien et d’une forme isolée et isolante.

Ah quel est ce regret qui remonte depuis la Terre ? L’immense regret,
qui colore la pensée et fait du monde, un tableau futur, exquis et divin,
le manque d’éducation de soi, la figure mythique du père enfin libérée,
de son obligation, de sa servitude débile, de sa forme sociale imposante,
la pensée libre enfin exprimée comme communication, information et création.

MP – 16022024

Geography

« III
tombèrent les étoiles quand
le sang s’échappant de ta bouche écrivit dans le sable ces mots

les avons lus
ici ici éclairaient des lumières
éclat éclat
qui sait quand ils se feront feu ? »

Clarisse Nicoïdski, « Les yeux, les mains, la bouche : Lus Ojus Las Manus La Boca (1978) » in  « La couleur du temps », p.85, Gallimard, 2023.

Face Recognition System ; inspired by the Front 242 debut album (released in 1982).

L’étoile brisée au milieu du crâne sans peaux, ni yeux, ni lèvres,
et le fracas des armées de drones qui tournent dans le ciel, sans arrêts,
sur des routes droites, initiales, prévisibles, déjà programmées,
qui quadrillent tout l’espace-temps de vie et de mort,
ces fragments de digits, ces roses, électro-lumineuses,
que les vivant.es s’attachent sur la face en guise de maquillage.

Tous ces vidéogrammes posées sur les corps mouvants,
et qui se déplacent en rythme battant la seule mesure froide.
Opérer avec des signes, au cœur des branchements-réseaux,
dans les casques du réel virtuel, cet écosystème pour l’Esprit,
avec les combinaisons haptiques, les cuirs noirs, denses et fermes,
qui font toucher les organes à distance …

Le temps qu’ils mettent tous et toutes pour voir,
est si rapide, si lisse, si neutre, si mécanique,
qu’il faut encore des frictions, des chocs, des battements de cœur,
pour que naissent les formes, l’expression des âmes, les corps hétérogènes,
et la différence glacée est fournie en produits standards, consommables,
dans les neuro-sphères, se déploient les figures des spectres.

Ils s’agitent comme des marionnettes bleues, translucides,
baignant au son d’une électricité fusionnelle,
dans l’océan infini de données, sombres, changeantes et multiples,
et l’extérieur est mort, il a fini par disparaître ..
Et avec lui l’expression des corps s’est comme annulée.

Les différences s’achètent sur le marché mondial de l’Authentique,
cette zone d’échange et de stimulation qui capte l’énergie charnelle,
à prix forts coûtant la vie même des organismes qui consomment …
Branchés en permanence, vous êtes ceux là qui surveillent,
font des constats, fournissent des identités, et bâtissent des rapports.

Les lignes d’activation, de signaux ; percussions et gaines,
sur lesquels courent à l’infini des squelettes-machines,
cet armada du rien qui produit le réel et l’irréel, attachés tout ensemble,
a imposé la carte sur les territoires, rendant tout, représentable, Univoque
l’immédiat de la sentence, l’exécution des séquences,

et vos scripts mentaux sont tous fabriqués en séries, ici et maintenant,
dans ce présent qui coule par la vitre ; une pluie de signes infiniment glacée, ils luisent dans l’obscurité comme des lucioles,
informent des jardins clos, semi-vivants, gardent des puits de données,
que viennent fouiller algorithmes, robots-censeurs et programmes.

MP – 03022024

Par les signes aux frontières

« Suivre les tracés du langage, c’est relever des énergies ou des crédibilités sociales. La chambre de Wilson est aussi ce lieu expérimental de la physique des particules où le seul déplacement des tracés lumineux traduit les structures formelles des éléments et les transformations de leur énergie matérielle. Ici le scintillement des termes – mots, phrases, séquences – et l’empreinte du discours entier traduisent les rapports et les déplacements de rapports entre les groupes ou s’échangent, et qui échangent, ces langages. »

Jean-Pierre Faye, « Révolution conservatrice » in « Introduction aux langages totalitaires », p.127, Hermann, 2003.

Die Gefangenen (The Prisoners). Käthe Kollwitz. 1908.

Ne plus voir d’ici – le réel – que ce qui est indiqué la bas – l’illusion –
la masse d’objets-icônes, qui percutent leurs paroles, leurs visions,
des foules agenouillées, obéissantes, survivantes dans les zones virtuelles,
ces entre-deux mondes, faits de réactions, de replis et de captures,
des regards mobiles et des doigts agiles qui pianotent sans fins,

le proche et le lointain sont là comme deux axes certains,
au centre, fixés comme des architectures sombres très basiques,
vêtus de manteaux noires et blancs, des voyages de données binaires,
et par ces interfaces multiples, s’encagent des monstres,
ces grands dictateurs aux traits brutaux, rapetissés comme injurieux,

ces fantômes qui tiennent serrés dans leurs poings, des signaux,
des astres rutilants, des trous noirs qui brillent au fond des ordres,
et allument les torches des cerveaux encore brûlantes par la nuit,
cette grande et horrible nuit, de peur panique, d’ego stupides,
de centres d’évitement ; une hallucination qui absorbe tout les gestes sensés,

et les dissidences éparpillées, les femmes, les enfants et les hommes,
seront des errants sur terre, des étrangers et des nomades sans patries,
et les parcours de la peur sont déjà légions, rien n’arrête ces destinations,
n’importe qui connecté peut faire n’importe quoi, avec l’aide de tous,
et toi, monstre qui gouverne par le sang et la crainte,

rappelle-toi la force des faibles, la non-numération des masses,
leurs capacités folles à détruire, à créer et à reconstruire,
et ton emblème de Haine, ce pseudo-signe sans règles, sans standards,
d’une non-forme déformée par la lâcheté et la bêtise,
qui refuse la raison, la règle et cède toujours aux sentiments,

et la Terre meurt sûrement, le papier-écran qui brûle, la consume,
les partisans fomentent des révoltes, des meutes et des passions,
les gardiens sont les maîtres des temps morts, des non-jeux idiots,
et tout est rendu disponible ici, maintenant, mais rien n’est compris,
il suffit d’un œil pour voir, d’une langue pour parler un nouveau langage,
mais au cœur des secondes fragiles, se tient en garde-fous, l’absolu Néant,

et tous les spectres qui remontent, déguisés sous des discours séduisants,
la glaise de la créature qui se conforme aux volontés cyniques et puissantes, et le froid des machines d’oubli et de perte, n’a d’égal que le sang figé, dans les yeux du mort passé qui ne voient rien, dans les mémoires effacées,
Ah ce présent ne passe plus, aux frontières, ne contrôle plus rien …
Tout n’est que répétition et difformité du Temps.

MP – 26012024

La vitre et le code

« La base de la société, de toute société, est un certain orgueil d’obéir. Quand cet orgueil n’existe plus, la société s’écroule. »

Emile Michel Cioran, « Ébauches de vertige» in « Écartèlements  », p.45, Gallimard, 1979.

To Edgar Poe (On the Horizon the Angel of Certainty, and in the Dark Sky, an Interrogating Look). Odilon Redon. 1882.

L’ennui mortel qui gèle plus loin dans tes beaux yeux noirs,
ceux-là qui fixent à chaque instant les vitres à signaux,
balayent tout l’espace percé, lumineux, à l’intérieur des réseaux,
et cette affreuse transparence, cette pure adhérence,
aux milles systèmes de mots-codes, de lignes privées,

est l’habillage ultime des hydres tactiques, des neurales-techniques,
celles aux inscriptions hybrides, à la musique sombre et martiale,
codage et vitres, solitude glacée, triste mémoire et fermeture,
des grandes dalles-écrans, des minis-surfaces aux pouces agiles,
que tu manipules même au cœur de ton sommeil.

Nous sommes ici, enfermé.es, seul.es dans les boîtes à siliciums,
les dédales et les labyrinthes translucides creusés par les machines,
et l’alarme sonne partout, le son qui globule par le sang et les gestes,
à parcourir les immenses cathédrales de signes, d’indices et d’images,
monter sur les nefs et les poutres, voir les vitraux sans lumières,

et jamais tu ne peux regarder ailleurs, qu’ici, là et maintenant,
l’image-icône figée, morne, inerte, l’animal pris par l’instant,
qui glisse en rythmant ton corps, en faisant des pantomimes,
réglés à la fine musique du rien, du précis, de l’inutile,
et plus tu réfléchis, moins tu agis, et plus rien n’existe tout autour …

Toi, l’enfermé.e, la forme inexpressive, tenue par la laisse des réseaux électriques,
spectres et flashs de lumières absentes qui pulsent dans nos veines,
le front penché sur l’écran, les cristaux-digits toujours mis en pagaille,
il n’y a rien ici, tout autour ; le silence assourdissant que font les enfermé.es,
rien qui se présente sur les scènes du seul monde réel,

et ce grand Nihil, cette armée du vide, qui veut toujours des choses,
fixer des prix, prendre du plaisir, donner des récompenses,
remonte en meutes mobiles depuis la vague infinie des réseaux,
emporté par le vent mauvais des ressentis, des craintes et des pulsions,
elle restera figée dans la brisure du temps ; une prison de verre, pour chacun, chacune.

Dans cet outre monde, plus rien n’existe que la sensation lissée de l’Ego,
la maladive créature blottie, frissonnante, derrière l’attitude,
celle qui ramène tout à soi, nivelle l’Espace et égalise le Temps,
celle qui tue l’autre en elle-même et rend toutes choses difficiles,
Souviens toi du monde réel, de l’air froid que je respire,
du soleil qui naît à l’horizon et de la pluie qui tombe …

La machine à lire ancienne et les prières émues et multiples du virtuel,
ont données à l’errance des étrangers un monde unique et à part,
l’excitation et la hantise devenues des réactions normales,
ce monde fragile, sensible, atomisé, ces cellules si étroites où se tiennent,
chaque individu-lambda et unique ; un animal perdu, craintif, centré sur son moi.

C’est l’Ego drame unique, travaillé par tout l’écosystème capital,
la parade nu-métrique des fantômes, les vendeurs de slogans, les monstres-cryptographes, qui hantent chaque mémoire en fascinant le « je » sais, « je » crois, « je » suis,
et tout un milieu social est percuté, désintégré, travaillé de l’intérieur,
par ces outils d’isolement parfait, de passions égoïstes dirigées et de surveillance absolue du monde.

Ici, là, maintenant, au travers des corps, se produisent de folles aberrations, des super-mondes individués, découpés et clos sur eux-mêmes,
de fantastiques puzzles de contrôle, des paysages inertes, sans rien autour,
des bulles de filtres, des esthètes seuls, voyants et idiots, des réactions bien conformes aux programmes maladifs et sans différences, venus d’une neurale-politique …
Et ce qui nous attends plus loin est la frontière, le dépassement, l’autre qui sait, l’autre, après nous, bien vivant.e.

MP – 19012024

L’emprise

« Visage sans image,
Sévérité – Séduction.
Ceux qui ont partagé les vêtements
En toi se sont accordés.
Chute de feuilles
Éboulis de cailloux.
Tous ceux qui criaient
En toi se sont tus.
Victoire sur la rouille
– En sang – en acier.
Ceux qui gisaient – tombés,
En toi se sont – levés. »

Marina Tsvétaïéva, « Dieu », in « Insomnie et autres poèmes  » [1922], p.126, Édition de Zéno Bianu, Gallimard, 2011.

Rain – Lake Zillebeke, 1918. Paul Nash (1917–1944)

C’est un voile d’illusions venu d’ailleurs et qui brouille la vision,
un déluge de signes et de gestes qui broient les intentions,
et rien ne semble plus être comme avant, il fait si froid,
ici et maintenant, je ne peux plus parler, écrire, faire signe,
en dehors de toi, autrui-vague, toi, géant sorti des ténèbres,

dont les mouvements raclent un fond d’images mentales et de sons,
par delà le mur du sommeil, à l’intérieur de nos rêves,
même là, tu es présent, quand je rêve de l’Histoire,
et qu’il n’y a plus rien au futur, en dehors de toi,
« Créatura », aux psychés-mortes, tout ces débris en arrière,

et le feu de ces autres-géants consume toutes choses.
Toujours ils me demandent, ils interrogent, ils isolent,
pour se justifier, dire de manière ultime, précise et définitive,
pour revenir vers eux, tu dois t’accommoder, près du centre,
obtenir la version finale des choses, celle qui rend la voix muette,

et sur la feuille translucide, je vois des précipices, des angoisses,
à la force desquelles, je mesure le temps parcouru,
et tout cet espace figé qu’ils partagent avec l’oubli,
est devenu glacé, troué, ombres infinies sans aspérités,
dans ces trous, fuient les consciences, les symboles et les armes,

et seul le battement des cœurs rythme ta disparition,
dans cet asséchement d’une langue terrible, la fin de toutes grâces,
produits par les machines à lire, les automates hybrides,
celles qui obtiennent des aveux, et repèrent des traces,
qui lisent à la vitesse de minuit, sans arrêts, sans oublis,

les continents d’automates, qui livrent une guerre sans noms,
ces pays étranges, où survivent des monstres, des abjections,
dont les contours précis, figurent une armée de spectres,
agissant par des télévisions-mortes branchées directement,
dans les âmes, les cœurs, et les esprits,

le schéma des foules hystériques, des grandes perditions,
de destins, de forces, de mouvements,
et rien ne compte plus ici que l’alignement, le code, la conformité,
avant que la guerre ne se produise partout, toujours,
car toujours être conforme ici, est plus rassurant ..

et la solitude qui grandit est la marque du seul destin,
le signe ou l’indice des résistant.es, celles et ceux qui brûlent leurs passions,
qui fuient la peur et la haine, celles qui paralysent et transforment,
l’individu seul rejoint la meute, sans-visages, violente …
il abdique sa condition et renonce à l’existence ..

MP – 15122023

Les signes et les gestes

« Avant, il n’y avait rien, ou presque rien ; après il n’y a pas grand chose, quelques signes mais qui suffisent pour qu’il y ait un haut et un bas, un commencement et une fin, une droite et une gauche, un recto et un verso. »

Georges Perec, «La page», in « Espèces d’espaces  » p.24, Post face par Jean-Luc Joly, Seuil, 2022.

Paul Klee, In Angel’s Care, 1931

Ses yeux pâles et fixes, aux regards incrustés, concentrés,
aux terminaisons nerveuses, à la pointe scintillante,
brillent devant chaque surface, chaque dimension,
de textiel, de forces, d’effets, de conséquences,
des signes ou des gestes produits à l’infini du réseau,

et découper la feuille est un paradis d’enfants, une vraie occupation,
qui remplit les temps bien organisés, conformes,
cette logique du plaisir, fugace, momentané,
qui détruit dans l’absence, sans laisser rien, ni formes, ni traces ;
est la logique du marché-roi, des existences futiles,

et la couleur ici est la même partout, du béton-gris,
qui ferme les horizons fragiles, multiples et tout est blanc et muet,
dans ces enceintes froides ; surface et profondeur,
font tourner des musiques de signes, sans voix, ni corps,
et ceux qui défilent là, maintenant, ont perdus la raison,

ils défilent au kilomètre-cube, rapide et furieux, par les ordinateurs,
commandés à distances, servis en temps réel,
tous ces signes-occultes, qui masquent tout en promettant,
le seul contact direct avec les choses,
ces idéo-drames, standards, sont des fabriques de stupeur,

les petits commandeurs de la ruine et de l’instant,
qui survivent sur des pointes de signaux, des fanions plantés là
sur des corps de textes, des touches-diamants, des images sonores,
réagissent à l’instinct morne, calé sur le milieu, le besoin,
s’adapter est le mot d’ordre et la fin de toutes actions,

Rien ne sera l’image parfaite de ces choses,
comme une copie fidèle, absolue, de quoi, de qui, comment …
cette magie là, première, qui exclue la norme et la forme,
des échanges réels, des gestes sans leurs signes,
travaille pour les grandes fabriques et les représentants du vide,

Manipuler des signes est réduit dans leurs mondes, à plus rien,
et tout est organique, interaction, neurones et physique,
la chirurgie forte, céleste, l’ordre ultime des cerveaux,
branchés, alignés, serviles, sur un réseau de représentations bien fiable,
les signes seront des produits secondaires, fabriqués,
par les machines à générer, les cultures relatives,

et si les chiots squelettiques aboient seuls, à minuit,
ceux-là d’une Nature immense, maltraitée, oubliée,
la faim qui dévore leurs entrailles, et hante les cerveaux,
est la faim du lien, du « socius », de l’art de faire la guerre au milieu,
transperçant les médias-grossiers, tous les faiseurs de règnes et de chimères.

MP – 08122023

Les maîtres des cavernes

« Toutes les fois qu’on tombe sur quelque chose d’existant, de réel, de plein, on aimerait faire sonner toutes les cloches, comme à l’occasion des grandes victoires ou des grandes calamités. »

Emile Cioran, « Ébauches de vertige » in « Écartèlement » p. 42, Gallimard, 1979.

Käthe Kollwitz’s Peasants’ War Series (ca. 1901–1908). Battle Field, 1907

Le complexe des cages est si grand, multiple, suspendu,
entre le ciel et la terre, la nuit et le soleil,
c’est un jeu de mirages, de dupes, d’imbéciles,
une foire pour illuminé.es, remplie de manèges,
à chacun, chacune sa dévotion limite, invisible,
pour des spectres-images, des flux de sons,
et la froideur du verre et des flash-mémoires,
n’a d’égale que la brûlure intérieure, la passion,

et dans chaque cellule survivent des créatures,
qui ont faim et soif, qui résistent ou se laissent aller,
aux vagues des médiums, à la peau de lithium,
cette peau percée de fils et d’artifices.
Elles sont programmées comme elles doivent l’être,
et leur crédit de vie est normalement insuffisant,
elles doivent payer leurs rêves au prix fort,
et tomber dans les pièges des grands rhéteurs,

est comme ce délice de lumières avalées,
l’énergie d’une couleur rouge sang,
et quand à la fin, elles remontent l’escalier de marbre,
avec le chant des oiseaux, dans l’aurore délicate,
elles ne savent pas comment le monde est fait,
elle ne se souviennent de rien,
à part le défilement ininterrompu des silhouettes,
Ah, illusion ! Empire et mort, du réel et du soi,

comment briser le sceau de l’illusion,
qui marque l’esprit, de son empreinte féroce,
faire advenir l’espérance d’un rappel à la vie,
la réalité organique et sociale de la vie,
là ou tu informes, déplaces, créés des mouvements vitaux,
par delà le gouffre, toi même, l’escroc du gouffre,
dont on entends la voix plus loin que l’horizon,
dont les mots sans visages, clignotent,
dans l’obscurité …

et ce sourire qui flotte dans les nuages est si beau,
il a pris les traits de l’ange déchu,
qui revient hanter les cavernes des créatures,
afin de vivre le moment inouïe, de leur libération,
quitter cette routine affreuse, cette répétition du même illusoire,
revoir vraiment ce qu’est voir, dans l’eau pure du jour,
quand la peur de revivre tient leurs bouches fermées,
et qu’il faut des années pour sentir l’ombre de leur présence …

MP – 13102023

Les automates de tri

« Je t’écris –
Te voilà revenu au monde
par la force spectrale des lettres
qui ont palpé ton être
La lumière paraît
et le bout de tes doigts rougeoie dans la nuit
Constellation de la naissance
faite d’obscur comme ces lignes – »

Nelly Sachs, « Énigmes en feu » in « Eli, Lettres, Énigmes en feu » p. 335, Traduit de l’allemand par Martine Broda, Hans Hartje, Claude Mouchard, Belin, 1989.

The Department of Preparation: Thomas Smillie’s Photographic Survey of the Smithsonian (1890–1913)

Sur les murs craquelés de signes, les écrans,
les digits noirs et bleus, remplis d’oscillations,
les alertes sonores, les vibrations, les champs,
là où pêchent les grands donneurs d’ordres,
les machines noires, invisibles, à filtrer, trier, séparer,

tout les morceaux de langage, morts, et finement cerclés,
qui transitent habiles dans les corridors du pouvoir,
et fond mouvoir les lèvres des abîmes,
il reste à charge l’effroi, blanc, le spectre lumineux,
la page vierge et neuve, l’angoisse,

que les ciels mornes traînent dans les nuées,
qu’ils éclairent les nuits profondes, les esprits,
là où logent les langues, les muettes stupeurs,
qui fixent les visages dans ta douce lumière,
et font des mains, des attrapes-symboles,

et nous franchirons les fausses frontières,
les limites de sang et de larmes,
toute cette machine de choix et d’oublis,
qui fonctionne à milles à l’heure,
fabrique des lignes et des lignes de kode,

L’index est en arrière, vêtu d’un amas de cendres,
pris dans une robe fendue au cœur,
du sexe-rouge saignant des eaux sombres et froides,
qui glissent humide à l’intérieur, dévorées,
par les créatures folles, aux yeux fermés,

ces grands mouvements futurs qui terrassent,
et appliquent des murs de signaux partout,
l’opacité et l’oreille sourde, pleine d’électricités,
la radio qui vrille dans l’atmosphère,
et le repli vers un soi muet, frappé de cécité,

et les armées d’automates font la guerre,
des batailles de signes, des danses débiles,
qui mêlent ensemble tous les acteurs morts-nés,
figés sur la feuille en verre, circulent des ordres,
des contre-ordres, des impérieux motifs,

et là s’échangent les détresses, les attentes,
les promesses et l’espoir de voir naître un nouveau jour,
dans l’absence de lieux, la projection,
quand les créatures aux mots fixés ne font que réagir,
aux ordres des automates, à leurs programmes-machines.

MP – 29092023

Néguentropie

« Un système d’information électronique construit et détenu par des intérêts privés intégrera nécessairement les traits caractéristiques d’une économie d’entreprise privée ; l’inégalité des revenus, accompagnée d’une production de biens et de services orientée vers le profit. Production et vente étant inséparablement liées aux questions de ressources, l’économie globale est dirigée par la logique du marché, à savoir produire pour, et s’adresser à ceux qui disposent des plus gros revenus.»

Herbert I. Schiller, « Les technologies de l’information sous influence : l’instauration d’une ingouvernabilité mondiale  » in « La société informationnelle : enjeux sociaux et approches économiques », sous la direction de Anne Mayère, l’Harmattan, 1997.

– la diminution du désordre –

Crédit Photo : Mathieu Pomart.
Vivarium. Jardin des plantes. Paris.

Dans les canaux rutilants, fabriqués, les câbles-monstres,
branchés dans les centres de décisions, qui font circuler la lumière,
et cette gestion des flux, des ordres et des contres-ordres,
océans infinis de données, activation de systèmes info-numériques,
l’identification du user-unique est contrôlable par les opérateurs des flux,
Dans les attitudes, les fautes et les gestes enfouis dans les corps,
des dresseurs de torts, des milliers d’adeptes du psycho-contrôle,

se nichent les sommes de réactions prévues, fiables, attendues,
les cercles de langages morts, parfaits d’indifférences et d’ennuis,
tandis que tu cherches seuls, à sentir, à aimer, à toucher,
que la soif de paix, d’harmonie, remonte, dans toute cette férocité,
l’absolue urgence par la destruction du sensible et du vivant,
la même sensation de manque qui traverse tes veines,

et ces pantins fiers penchés sur leurs mobiles et télé-prompts,
leurs mini-bulles numériques, qui les séparent à tout instant,
à l’intérieur des corps meurtris, des silences des vivants placés là,
idiots, idiotes, vulnérables creusés de stupeurs et de souffrances,
dans une anarchie progressive, une désorganisation qui fait mal …
Et cette capture incessante de l’attention est une arme,

brandie par les corporations noires et mutiques,
les internationales de la négation, inertes et nombreuses,
les laboratoires neutres, liquides et précis du grand enfermement,
Tue, consomme, mange, dévore, oublie … recommence ..
mais reste à ta place prévue, muette, utile et recommandable,
car tu es le maillon d’une chaîne du maître-programme,

Devenir ce rien, le facteur « x » d’une opération de l’écosystème,
la cervelle blanche et vide, le corps effacé, nettoyés par erreurs,
aux mains squelettiques, pianotant sur des claviers neurales-électriques,
l’absence de sujet, ici, la bas, d’un « je » de volonté, fort, presque aidant,
l’indice du caractère transparent, pure et vide des âmes,

Et ici la défense du paradoxe est une stratégie, un bienfait,
il questionne et met en doutes, reprends les vraies perspectives,
à la juste mesure des choses, avec la vie, la Nature et la mort,
la possibilité d’être libre ou la condamnation aux fers digitaux,
le choix d’un contre-temps, habile, l’esprit dansant, alerte et bienvenu,

l’information qui stimule ; réactions, émotions, et ré-ouvre des systèmes,
celle que la rareté qualifie comme seule valeur réelle,
celle qui transperce l’armure des grands idiots-mimes,
qui fait chuter les armées de singes et de fantômes,
à l’intérieur des masques, des outres-mondes, des flammes,
celle dont la saveur, quand tu goûtes à chaque signe,
est une lente remontée de l’enfance, une perle de larmes,

de formes belles, fragiles, aux souvenirs émus et toujours à venir ;
la guerre du milieu ; des aidants/aidés, des sachants/apprenants,
chérie là tant que tu vis, l’énergie des formes qui font la différence ..
ciselées dans les habits des pauvres et des humbles,
l’énergie du grand désespoir et de la tempête.

MP – 15092023

Agône

« mes mains
deux oiseaux assassinés
attendent de tomber
près de l’arbre
et ne savent pas
pourquoi
le sang qui leur donne la vie vient et va
dans la mort »

Clarisse Nicoïdski, « Les mains  » in « La couleur du temps », traduit du judéo-espagnole par Florence Malfatto, p.51, Gallimard, 2023.

Crédit Photo : Mathieu Pomart

Regarde ici, tout autour, plus prés de l’arc en chairs,
le ciel d’or sombre et de larmes, des sourires-nuages,
et la fatigue immense comme une ombre,
qui recouvre d’étoiles et de nuit, tes épaules et tes yeux,
celle qui descend dans les nerfs et efface tes souvenirs,

Nous sommes les voyageurs, les spectres du futur,
ceux là qui rappellent toutes les traces ultimes,
les signes alpha-bêta inscrits sur ce mur,
et nos espérances sont reprises hors d’ici,
dans une forme d’actions mutante, survivante au delà,

elles traduisent des rêves à peine formulés,
font parfois des miracles et des merveilles, auprès des frontières,
le sel, le vent brûlant, l’air compressé dans la nasse,
que dévore les flammes à toute vitesse,
et l’eau qui manque, l’absence cruelle de la pluie,

et la peur s’est glissé dans le trou formé par la nuit,
cette nuit mauve de l’Esprit, l’habitude empêchée,
et le temps qui chute dans les arbres consumés,
sur les tas de cendres grises, fumantes,
et respirer devient ce luxe étrange, cette seconde peau,

tout cet air que tu avales va prendre un prix élevé,
le prix du libre échange de souffles, la fixation de la survie,
le prix du sang et de l’existence ensemble redoutée,
évite les marchands d’illusions, les rhéteurs du pouvoir,
les habiles discoureurs à la solde des puissants,

qui vendent un monde moderne fermé à triple tours,
l’optimum triple ; temps, coûts et efforts,
la formule stupide du désastre par l’adaptation,
qu’avale à toutes heures, les branchés mornes du réseau,
en cocktail de signes plaisants, de sons et d’images,

cette foire d’empoigne des raisons factices,
des langues déliées qui imaginent des faux-tableaux,
des images folles, fixées, frappées on ne sait où,
dans les mythiques boutiques des représentés, les réduits fantômes,
prés des organes biologiques ; les cerveaux bleues et leurs activations,

Il ne fait pas bon vivre ici, avec cette couleur finale de nécrose,
la fin est au bout des replis obscurs des capitaux,
s’adapter à tout prix est devenu cet empire vraiment idiot,
qui recèle des kilomètres de remords et de craintes,
la terreur de l’emprise par le sexe et la mort,

Regarde plus loin, dans les regrets fumants,
les nuages de souvenirs maintenant évaporés,
des terres avant accueillantes et des cris des enfants,
devenus ce cristal opaque, sans reflets, sans reliefs, et sans fonds,
cet argent-roi fait cartes plastiques, puces et lignes de codes,

n’oublie pas mon ami.e, la seule voie du futur,
que tiennent in-accédée tous les dresseurs de morts,
Bouches des enfers, attelage de langues noir, hurlantes et pathétiques,
toi qui entraîne dans l’oubli, les masses rêveuses, vives et passantes,
ne reste pas là avec ceux et celles qui croient en ta disparition …

MP – 08092023