Les automates de tri

« Je t’écris –
Te voilà revenu au monde
par la force spectrale des lettres
qui ont palpé ton être
La lumière paraît
et le bout de tes doigts rougeoie dans la nuit
Constellation de la naissance
faite d’obscur comme ces lignes – »

Nelly Sachs, « Énigmes en feu » in « Eli, Lettres, Énigmes en feu » p. 335, Traduit de l’allemand par Martine Broda, Hans Hartje, Claude Mouchard, Belin, 1989.

Sur les murs craquelés de signes, les écrans,
les digits noirs et bleus, remplis d’oscillations,
les alertes sonores, les vibrations, les champs,
là où pêchent les grands donneurs d’ordres,
les machines noires, invisibles, à filtrer, trier, séparer,

tout les morceaux de langage, morts, et finement cerclés,
qui transitent habiles dans les corridors du pouvoir,
et fond mouvoir les lèvres des abîmes,
il reste à charge l’effroi, blanc, le spectre lumineux,
la page vierge et neuve, l’angoisse,

que les ciels mornes traînent dans les nuées,
qu’ils éclairent les nuits profondes, les esprits,
là où logent les langues, les muettes stupeurs,
qui fixent les visages dans ta douce lumière,
et font des mains, des attrapes-symboles,

et nous franchirons les fausses frontières,
les limites de sang et de larmes,
toute cette machine de choix et d’oublis,
qui fonctionne à milles à l’heure,
fabrique des lignes et des lignes de kode,

L’index est en arrière, vêtu d’un amas de cendres,
pris dans une robe fendue au cœur,
du sexe-rouge saignant des eaux sombres et froides,
qui glissent humide à l’intérieur, dévorées,
par les créatures folles, aux yeux fermés,

ces grands mouvements futurs qui terrassent,
et appliquent des murs de signaux partout,
l’opacité et l’oreille sourde, pleine d’électricités,
la radio qui vrille dans l’atmosphère,
et le repli vers un soi muet, frappé de cécité,

et les armées d’automates font la guerre,
des batailles de signes, des danses débiles,
qui mêlent ensemble tous les acteurs morts-nés,
figés sur la feuille en verre, circulent des ordres,
des contre-ordres, des impérieux motifs,

et là s’échangent les détresses, les attentes,
les promesses et l’espoir de voir naître un nouveau jour,
dans l’absence de lieux, la projection,
quand les créatures aux mots fixés ne font que réagir,
aux ordres des automates, à leurs programmes-machines.

MP – 29092023

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