Une analyse de la langue des pouvoirs autoritaires post-fascistes (Italie), illibéraux (Pologne, Hongrie), théocratiques (Iran, Afghanistan), autocratiques (Russie, Chine, Biélorussie), montre pour les Institutions (quand elles existent et forment une archi-texture de réponses organisées) le grand intérêt politique à laisser demeurer les citoyens et citoyennes dans une sorte d’état second, à un niveau subliminal, dans une conscience paniquée de leur propre milieu de vie. La peur pour sa propre vie et le refus de tout changement restent à l’échelle individuelle, deux leviers majeurs d’un contrôle efficace des réponses des individus ; tant que dure cette lente impression paniquée et paniquante pendant les contacts avec les autres, l’individualité reste assujettit à des écosystèmes de maintien d’un niveau subliminal de censure qui produit des réponses adaptées aux projets du pouvoir autoritaire.
L’intérêt d’une domination par la peur panique est de faire jouer la conscience contre elle-même en réactivant une sorte de dissonance cognitive ; oui, ces actions sont cruelles ou mauvaises, non je ne lutterais pas contre car j’ai peur pour ma propre vie, ma famille, et seules les Institutions du pouvoir autoritaires peuvent me garantir ma propre sécurité. Je délègue ma responsabilité critique à d’autres jugés plus compétents. Et l’évaluation par le citoyen des capacités des Institutions à le protéger de tout ces changements forme le principe d’une science de la décision qui travaille à prévoir les votes, évaluer les majorités, constituer les mécanismes d’adhésion collective à une psycho-politique du contrôle par la peur et la colère. La peur reflétée dans la langue sociale prend la forme d’une panique sourde et intérieure quand à une supposée origine ou une identité que le « on » va perdre et ceci à cause de systèmes complexes perçus comme artificiels ou bureaucratiques (pensons ici aux administrations stratégiques de l’Europe) ou « hors-sol », c’est à dire, très éloignés et peu concernés par ma propre vie. Les leaders du populisme en Europe font ainsi le pari dangereux et toujours si éloigné de la vie réelle qui va faire des instincts de protection, du calcul de son plaisir ou de sa douleur, les seuls pôles d’attirance et de rejet du cœur d’une politique humaine.
Il faut ici examiner les fragments de discours publique des post-fascistes en Italie et du Rassemblement National en France (RN) pour saisir l’immense inquiétude qui peut traverser nos consciences démocratiques. Dés lors qu’un processus déjà engagé de normalisation des partis d’extrême droite en Italie et en France aboutit à un rapprochement raisonné, décidé, avec les partis conservateurs dits dans l’arc républicain, la dissémination de ce virus de la peur, à un niveau subliminal se remarque dans les comportements les plus ordinaires (le climato-dénialisme ou l’absence criante de conscience de la gravité du changement climatique qui fait peur et rend inerte, le rejet de la liberté promise par le libéralisme politique des Lumières du XVIII° siècle, le rejet des déviances naturelles (avortement, homosexualité, gestation pour autrui ..) le renforcement d’un conservatisme réactionnaire très dure en Europe, la panique Woke ou cette fameuse Cancel-culture, sont des exemples rhétoriques et politiques fameux d’épouvantails, d’abdications culturelles et de boucs émissaires agités au final par l’extrême droite aux États-Unis et en Europe pour faire adhérer à son projet politique funeste ; ce sont déjà des victoires culturelles majeures pour les conservateurs les plus réactionnaires) ; nous sommes ainsi d’autant plus facilement attirés vers ces pôles de rejet et de repli maintenant dominants et de plus en plus capables de conquérir les Institutions (ou de construire des Institutions d’un monde parallèle à la réalité) et de les détourner de leurs vocations initiales.
L’isolation par la peur peut fonctionner ainsi à l’échelle d’un continent d’autant plus que cette émotion primaire est une puissante passion négative ; si dans beaucoup de cas, le peur nous protège et déclenche des ajustements de réponses mieux adaptées, dans une psycho-politique de contrôle, cette émotion est exploitée par des rhéteurs, spécialistes en détournements d’attentions, écrans de fumée, désignations de boucs-émissaires, et innocence mythique des peuples ; cette technique de l’innocence présumée victime et alors persécutrice.
L’impuissance des mouvements de progrès (radicaux, socialistes, écologistes, libéraux et tous les partisans d’une démocratie sociale) à travailler cette émotion primaire explique en partie cette difficile adhésion à des Leaders ou des programmes politiques ; transmuter la peur en amitié ou en espérance, demande ainsi un effort privé et publique très grand, une tension vers un point d’irrésolution intime, de suspens, de drames, une remise en causes, en même temps que la capacité à faire de la place en soi pour accueillir un.e étranger.e. C’est toute la motivation interne des décisions des citoyens qu’il est nécessaire de transformer au sens de l’atteinte réussie d’une nouvelle forme d’inter-actions à la fois sensible et symbolique. En ce sens, la bataille culturelle ne peut s’éloigner aussi d’une stratégie de développement social et économique car les humain.es ne peuvent vivre mieux ou bien sans une satisfaction de leurs besoins premiers (rester en bonne santé, avoir un accès à l’eau, se nourrir, se protéger du froid et du chaud …) Mais contrer l’idéologie des partis d’extrême droite doit se faire aussi par une explicitation claire de l’irrationalité totale de leurs politiques sociales et culturelles (quand elles existent).
Comment parlent-ils, ces conservateurs d’extrême droite ? Quels sont leurs sujets de prédilection ? Quelles sont leurs obsessions ? Quelles sont les valeurs de ces mouvements quand ils accèdent aux responsabilités ? C’est ce travail d’analyse de leurs mouvements qu’il faut mener avec sérieux ; ils parlent sans savoir, méprisent la raison, se nourrissent des passions tristes, sont obsédés par le peuple, même au delà de toutes contraintes juridiques, sont nuls ou grossiers et vulgaires en affaires humaines, et particulièrement dangereux et arrogants aux responsabilités ; ils peuvent ainsi couper des subventions, financer des projets antidémocratiques, exclure des communautés qualifiées de déviants naturels (LGBTQE+), briser des programmes d’éducation au nom de sa la sacro-sainte sécurité et innocence supposée des consciences des enfants et adolescents … La liste est malheureusement longue des dangers bien réels qui sont déjà là ou qui attendent le futur de beaucoup de régions du monde, aux États-Unis, en Afrique, en Amérique du Sud ou en Europe. Le pire à venir est sans doute que cette stratégie de normalisation de la violence fonctionne, a du succès, auprès des conservateurs dits républicains ou populaires ; cette stratégie du silence attentif, avant le fracas des armes, de la haine et du rejet et le désastre politique et social, ripoline les façades horribles et niaises de mouvements psychologiques et politiques s’inspirant des heures sombres de l’Histoire (fascisme, stalinisme et nazisme).
Fragments d’un monde détruit – 84
