Le spectre-silence

« Claude pressa une touche, la garda tenue jusqu’à ce que le son disparaisse. Il se sentait bizarre, tout à coup, c’était comme si il avait déjà vécu cela , qu’il était sorti du temps sans savoir comment, qu’il était à la fois dans son corps et dehors, qu’il flottait quelque part, se regardait d’en haut. »

Frank Conroy, « Corps et âme » p. 35, [1993] Gallimard, 1996.

La blancheur infinie d’une angoisse,
qui a décolorée tout le champ des anciens objets,
leurs manières désincarnées de poser là, inertes,
de n’être plus là présent, pour aucun futur,
et ce fil aiguisé d’une voix sans corps, sans aspérités,

hache les propos aberrants du schizoïde,
ce devenir là sans pareil, ce grand nulle part,
qui emmène tout le présent et tout le passé dans l’abîme,
est le devenir des mondes sociaux niés,
de l’absence de tout contexte commun,

et il a brandi son poing contre toi, père,
tout prés de ton visage effrayé,
comme pour lutter contre l’ordre rassurant,
et ce moment est posé là dans l’œil de l’éternité,
il fait partie du souffle de l’infinie,

qu’étais-je alors dans la chambre vide,
une enveloppe charnelle dépossédée,
une figure exsangue, brutale et sans âmes,
aux langages d’automates morts-nés,
une destruction de toutes nos références,

et le pire était cette absence de musique,
ce grand silence affreux qui se glissait dans sa vision,
et faisait de son visage et de sa voix une percussion à vide,
sur un plan décalé, sortis de toutes sortes d’échanges,
il est nulle part ici, maintenant, toi locuteur fantôme,

toi qui a absorbé tout le sens de mes mots,
fait du vide affreux de l’expérience vécue, un chemin,
absolue, utile, bienfaisant et difficile,
qui porte l’oubli encore loin de nous,
qui sait avant tout comment cela s’est produit …

n’être plus là, dans cette force assourdissante,
de sa majesté silence, les figures du spectre,
cet aplat vide, cette surface du corps où rien n’est inscrit,
rien n’est projeté, ni n’a de sens,
tout s’est effondré …

Et la musique radieuse nous enseigne des merveilles,
un embarquement vers la pulsation de vie et la joie des corps,
Elle tient le paradoxe d’être là toujours, tout contre,
toujours là tout contre nous, avec un temps pour soi,
qui n’est à personne d’autres que soi,

et le spectre-silence tient ton corps présent comme un reproche,
un corps qui incarne et prétend dire …
« lui » pour qui la vie s’est détachée, peu à peu,
« il » ne possède rien, mais voyage dans les interstices,
des mondes malades, croulants dans l’exil et la solitude,
où la souffrance des psychés ….

MP – 06102023

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