L’expérience primitive du contact sensible avec les objets du champ de perception et de manipulation prend forme comme un champ de réactions brutales, vidées de toutes les significations familières et collectives. C’est par cette radicalité du contact pur que nous prenons conscience du percept brut psychique, c’est à dire de l’expérience primitive du corps qui hors de toutes justifications ou interprétations est mis au contact du monde. Cette forme d’aperception pure explique les possibilités du contrôle intérieur dans n’importe quels sens de l’agent-sujet d’une forme de communication ou d’un régime de discours particuliers. Le contact radical pur dans les expériences de crise schizophrénique ressemble, par exemple, à un passage à vide ou une absence à soi complète qui aboutissent à ce corps exsangue ; surfaces blanchies, vidées de tous les signes d’une reconnaissance venue des autres. Ce genre d’expériences limites rencontrées dans les endroits de soin et de prévention en santé mentale nous renseignent sur la vulnérabilité première de l’expression humaine, qui mise à nue après la crise et le soin, devient l’expérience de l’étrangeté pure ou de la transparence pure de l’acte humain ; un trou au milieu de l’expérience vécue.
Ainsi la régression vers le contact sensible et premier du corps accompagne ce mouvement de désintégration des couches sémantiques et pragmatiques du langage du patient ; l’interaction et les contextes d’interlocutions, se faisant de plus en plus rares, le sujet n’a plus de contacts qu’avec un simili-lui-même dégradé en rapports purement instinctifs aux choses physiques et aux autres qui l’environnent. C’est tout ses entours matériels qui se retirent du champ de perception et de manipulation de sorte que ses anticipations réflexives sont peu à peu retirées du champ et par leur absence rendent inintelligible la relation au monde. La brutalité d’un être qui est a-socialisée, et progressivement ensauvagé, répond à une logique instinctive de survie par la satisfaction immédiate des besoins primaires et le repli vers des émotions primitives (peur, colère, joie, pitié …) Ici, l’important est de comprendre que la couche sémantique et pragmatique des relations langagières à soi peut être effritée, lentement dégradée, dans une situation d’isolement exceptionnel ou de souffrances physiques ou psychiques importantes.
Cela nous montre la vulnérabilité fondamentale d’un être vivant, humain, qui dans certaines circonstances précises peut être réduit à un signe brut d’émotions séparées d’un langage commun, pour communiquer et mettre en ordres l’expérience propre de son monde et de sa subjectivité singulière. Quel est le mot qui caractérise le mieux cette expérience vécue de la radicalité du repli et du contact brut ; la transparence ; la transparence va ici concerner l’absolue nudité de l’existence sociale vis à vis de la Nature des réactions nécessaires des corps. La nudité du corps brut naturel séparé pour un temps du monde social ou mis à l’isolement rend compte de la perte des repères sociaux ; un objet est soudainement séparé de tous ses contextes de réception et de manipulation, un acte perd ses points d’appui dans le monde réel, une intention collective ne porte plus sur rien d’autre que la phase d’impulsion individuelle, impuissante à se réaliser correctement dans l’action commune.
Cette vulnérabilité majeure du lien à soi est profondément marquée par une faiblesse de l’être humain socialisé quant à la prise de contrôle symbolique et physique de ses propres réactions psychiques et corporelles, de sorte qu’un être humain à la santé mentale affaiblie, au corps meurtri par des expériences de faiblesses exceptionnelles est susceptible d’être plus facilement conduit à accomplir des choses ou à penser autrement qu’il ne voudrait le faire en temps ordinaire. Mais là ou la pertinence de cette découverte d’une expérience radicale originaire, une sorte de solitude existentielle et métaphysique est si grande, c’est qu’elle nous évite de croire à un supposé fondement ou à une assise de l’existence humaine autre que la nudité pure du corps et le caractère absolument muet de nos cinq sens. En effet, cette position brutale et originale est celle où plus rien ne peut convoquer une sorte de dernier masque symbolique qui rendrait compte de notre expérience du monde. Et dans cet abîme nul, vain, vide et redouté de l’expérience de la radicalité ou de la naturalité des contacts, le sujet social disparaît pour un temps.
Insistons alors sur l’immense bénéfice et la dureté de cette épreuve à la fois physique et symbolique qui consiste à radicalement éprouver l’absence de son soi. La leçon philosophique ici concerne la capacité à voir, sans lunettes conceptuelles, l’absence de fondements, la peur panique de cette absence, la cruauté de cette expérience, naturelle, symbolique et brutale, et toute l’importance de la Société des vivants dans la construction de l’Esprit et du Soi. Parce qu’expérimenter l’absence du lien social par devers les contacts sensibles entre les individus est possible et que l’absence de la signification naturelle des mots et des gestes est douloureux, nous pouvons mesurer l’immense bienfait de ce lien social qui pénètre et colore les pensées, les intentions et la mémoire vivante de l’être vivant. Nous sommes vulnérables ici, parce qu’il est toujours possible de perdre le contact avec les choses et les autres vivants, rater les dimensions de la vie ordinaire et finalement occuper ce genre de place-fantôme, déambulant dans une sorte de musée d’objets, d’événements et d’actions, dont tous les noms-étiquettes subitement effacés ne nous diraient plus rien du monde de la vie ordinaire et humaine.
Fragments d’un monde détruit – 83
