« La base de la société, de toute société, est un certain orgueil d’obéir. Quand cet orgueil n’existe plus, la société s’écroule. »
Emile Michel Cioran, « Ébauches de vertige» in « Écartèlements », p.45, Gallimard, 1979.
L’ennui mortel qui gèle plus loin dans tes beaux yeux noirs,
ceux-là qui fixent à chaque instant les vitres à signaux,
balayent tout l’espace percé, lumineux, à l’intérieur des réseaux,
et cette affreuse transparence, cette pure adhérence,
aux milles systèmes de mots-codes, de lignes privées,
est l’habillage ultime des hydres tactiques, des neurales-techniques,
celles aux inscriptions hybrides, à la musique sombre et martiale,
codage et vitres, solitude glacée, triste mémoire et fermeture,
des grandes dalles-écrans, des minis-surfaces aux pouces agiles,
que tu manipules même au cœur de ton sommeil.
Nous sommes ici, enfermé.es, seul.es dans les boîtes à siliciums,
les dédales et les labyrinthes translucides creusés par les machines,
et l’alarme sonne partout, le son qui globule par le sang et les gestes,
à parcourir les immenses cathédrales de signes, d’indices et d’images,
monter sur les nefs et les poutres, voir les vitraux sans lumières,
et jamais tu ne peux regarder ailleurs, qu’ici, là et maintenant,
l’image-icône figée, morne, inerte, l’animal pris par l’instant,
qui glisse en rythmant ton corps, en faisant des pantomimes,
réglés à la fine musique du rien, du précis, de l’inutile,
et plus tu réfléchis, moins tu agis, et plus rien n’existe tout autour …
Toi, l’enfermé.e, la forme inexpressive, tenue par la laisse des réseaux électriques,
spectres et flashs de lumières absentes qui pulsent dans nos veines,
le front penché sur l’écran, les cristaux-digits toujours mis en pagaille,
il n’y a rien ici, tout autour ; le silence assourdissant que font les enfermé.es,
rien qui se présente sur les scènes du seul monde réel,
et ce grand Nihil, cette armée du vide, qui veut toujours des choses,
fixer des prix, prendre du plaisir, donner des récompenses,
remonte en meutes mobiles depuis la vague infinie des réseaux,
emporté par le vent mauvais des ressentis, des craintes et des pulsions,
elle restera figée dans la brisure du temps ; une prison de verre, pour chacun, chacune.
Dans cet outre monde, plus rien n’existe que la sensation lissée de l’Ego,
la maladive créature blottie, frissonnante, derrière l’attitude,
celle qui ramène tout à soi, nivelle l’Espace et égalise le Temps,
celle qui tue l’autre en elle-même et rend toutes choses difficiles,
Souviens toi du monde réel, de l’air froid que je respire,
du soleil qui naît à l’horizon et de la pluie qui tombe …
La machine à lire ancienne et les prières émues et multiples du virtuel,
ont données à l’errance des étrangers un monde unique et à part,
l’excitation et la hantise devenues des réactions normales,
ce monde fragile, sensible, atomisé, ces cellules si étroites où se tiennent,
chaque individu-lambda et unique ; un animal perdu, craintif, centré sur son moi.
C’est l’Ego drame unique, travaillé par tout l’écosystème capital,
la parade nu-métrique des fantômes, les vendeurs de slogans, les monstres-cryptographes, qui hantent chaque mémoire en fascinant le « je » sais, « je » crois, « je » suis,
et tout un milieu social est percuté, désintégré, travaillé de l’intérieur,
par ces outils d’isolement parfait, de passions égoïstes dirigées et de surveillance absolue du monde.
Ici, là, maintenant, au travers des corps, se produisent de folles aberrations, des super-mondes individués, découpés et clos sur eux-mêmes,
de fantastiques puzzles de contrôle, des paysages inertes, sans rien autour,
des bulles de filtres, des esthètes seuls, voyants et idiots, des réactions bien conformes aux programmes maladifs et sans différences, venus d’une neurale-politique …
Et ce qui nous attends plus loin est la frontière, le dépassement, l’autre qui sait, l’autre, après nous, bien vivant.e.
MP – 19012024
