Les frères Marx

Quelle est cette sorte de convenance, cette chape de plomb, cette couverture lisse et opaque, un zèle absurde et dangereux, une conformité aux normes imposées de l’action dans les domaines économiques, juridiques, politiques et esthétiques qui nous empêchent de voir là, ci-devant nous, au bon endroit, les significations importantes, les autres et nous mêmes tels que nous sommes ; êtres de passion, de réflexion et d’expression, en fait, dans la vie ordinaire et au delà du conventionnel et de l’Institution ?

Rappelons nous l’immense portée critique et le génie cinématographique des frères Marx (Groucho (1890-1977), Chico (1887-1961), Harpo (1888-1964) et l’homme décidément normal ; Zeppo (1901-1979) pour ne citer que les quatre ou trois frères les plus célèbres dans l’histoire de la comédie) emportant la folie dans la place avec eux dans de multiples scènes mémorables de la comédie humaine et du cinéma américain (certaines scènes cultes sont toujours accessibles sur l’Internet). La subversion ou l’inversion des formes et des valeurs sont portées ici par un jeu de simulation azimutée de la pompe glaciale des Institutions et du monde réel et pesant venue d’une certaine réalité sociale, poussiéreuse et inutile. Les Marx se servent des conventions (par exemple, le contrat comme échange d’intérêts normalisé, le mariage comme Institution pour des affections toujours égales et attendues, l’argent comme puissance du mérite et de l’efficacité supposés ou bien l’image de soi comme fixation narcissique), pour les creuser, les détourner de leurs fonctions initiales, et les dynamiter de l’intérieur ; ce n’est pas de la caricature mais une réflexion philosophique profonde sur le conformisme social et le zèle du suivi d’une règle, d’un règlement ou d’une Institution ; cette réflexion critique met toujours en scène l’écart entre la nature de nos réactions primitives, émotionnelles et l’artificialisation souvent procédurière d’une forme de communication conventionnelle en Société.

Parmi les nombreuses scènes mémorables de leurs films, citons la scène fabuleuse du miroir, si impressionnante de maîtrise, dans « The duck soup » (1933), la scène du contrat dans « A night at the opera » (1935) et la scène de l’argent ou du billet d’un dollar souvent reprise dans « Go west » (1940), ces scènes de cinéma sont méta-sociales, presque méta-physiques, incomparables à d’autres et intemporelles, elles nous disent et nous montrent le changement de perspectives à l’intérieur de la réalité d’un monde calfeutré, emmuré, blessé par le conformisme usuel et niais … La scène du miroir consiste à simuler la présence d’une glace ou d’un miroir pour souligner par contraste le confort faussement rassurant d’une image de soi lorsque on regarde seul.e et uniquement son reflet ; l’adresse exceptionnelle des comédiens renvoie ici à une démolition en règles de la prétention à maîtriser son image devant les autres ; il y aura toujours des actes ratés, des mouvements défectueux et ils sont tous les bienvenus car ils nous parlent de la vie … La scène du contrat présente Groucho et Chico en train de discuter de la « bonne » lecture de cette forme juridique imposante qu’est le contrat ; tous les alinéas et les paragraphes censés régler plusieurs cas si particuliers seront supprimés, les uns après les autres, pour finalement faire disparaître l’entièreté du papier-droit …La scène de l’argent enfin embarque Harpo, Groucho, et Chico dans une salve impressionnante de négociations qui se solde toujours par une arnaque systématique du client (un billet d’un dollar ou le papier monnaie est attaché par un fil et passe sans fin de la poche du client au vendeur « ad nauseum »).

Que nous disent les films des frères Marx depuis « Animal Crackers » en 1930 et dont Antonin Artaud avait fait l’éloge dans « le théâtre et son double » (1938), sinon aussi l’inventivité sociale et la créativité géniale d’un groupe de comédiens qui s’attache à repérer, renverser et clarifier nos présences conventionnelles et naturelles au monde dans une forme satirique réglée au millimètre d’interactions et de jeux ; forme présente sur de multiples scènes du monde de la vie ordinaire … Tout les stéréotypes sont cassés les uns après les autres, la conformité à une règle existante est systématiquement détruite, des moments de grâces musicales (le piano, la harpe, la danse, le chant) éveillent les sens dans un bon et bel endroit du monde … Toute cette combinaison de grâces, de créativités et d’humour permet de critiquer avec une si grande justesse et si précisément un ordre social établi pour refaire émerger des sentiments, des sensations naturelles, des idées-forces venues de l’enfance et qui vont renouveler nos rapports humains.

Les Marx ont inventés une forme unique d’expression du déréglé, du non conforme, de l’originalité et de la cruauté des corps bruts en contact par la légèreté d’une mise en scène (Léo McCarey et Sam Wood furent des réalisateurs de films marquants), de situations absurdes et sensées à la fois … C’est là le génie d’un humour juif qui a reçu tant d’opprobres et de haines des conformistes durs et des réactionnaires qui ne supportent jamais l’art de la subversion, le mot d’esprit et l’inconfort de situations de jeux nouvelles … Que cette révolution qu’ils amènent sur les plateaux de tournage dans les années 1930-1940 soit une révolution du geste et de l’expression, cela se montre dans une certaine expérience du contact que les comédiens font toujours avec une convention sociale ou une Institution bien installée (la guerre, le mariage, la police, la justice, le sport, le pari sportif, le vendeur ambulant, la croisière en bateau …) Toujours la noblesse des sentiments, l’amitié universelle, promus par leurs films et l’ambition révolutionnaire des gestes des dialogues, des mouvements des corps (pensons au muet Harpo, à ses yeux comme des billes roulantes, sa perruque blonde, son imperméable rempli de gadgets et son amour des femmes et de l’instrument à cordes …) ont rencontrés une joie profonde, presque enfantine, chez le spectateur ou la spectatrice de films inoubliables …

Ici l’expression « se tordre de rire » est à sa juste place et si le rire subversif est si grand, c’est qu’il résulte d’un travail minutieux et élaboré sur des détails qui vont faire déraper une situation de jeux, creuser un angle critique à l’intérieur d’une Institution pour finalement proposer un sens de l’histoire plus humain, plus réel, mieux ajusté à la vie même .. Ainsi les frères Marx ne détruisent pas sans raisons, de manière purement anarchique et en vain, mais ils réconfortent les plus vulnérables, les plus pauvres, promeuvent la justice et la liberté et saluent de très beaux gestes toujours pris en compte dans les scénarios de leurs films (l’amour empêché, la juste réparation, le soin du ou de la plus faible, le gag visuel ou sonore, qui marque l’ironie dévastatrice envers les puissants, le sauvetage final du couple de héros et héroïne …) Jamais dans l’histoire du cinéma au XX°siècle, nous avons eu un tel groupe de comédiens capables d’une expression formelle et critique éclatante et si réussie, issue du cabaret, de la transformation vivante et de la comédie pure ; une expression aussi sophistiquée et réelle à la fois et qui s’acharne à démonter le spectacle symbolique du monde ; lourd, sérieux, pesant, pompeux, plombant, inutile et prétentieux.

Fragments d’un monde détruit – 100

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