Totalité et Dissidences

« Alors il dit qu’il savait que le camarade était très cultivé, mais que le camarade ne savait pas que dans la vie, il en allait autrement que dans les livres, que dans la vie, la praxis, c’était hélas très différent. Alors la grenouille haussa les épaules. Alors le directeur regarda la grenouille l’air résolu. Alors il dit que chaque opinion qu’on adoptait devenait une opinion personnelle. Alors le directeur dit qu’il importait d’adopter la bonne opinion pour avoir une opinion personnelle. Alors le directeur dit que toute opinion personnelle était défendable si on la gardait pour soi. […] La grenouille devenue grenouille météorologique restait à longueur de journée assise dans les nuages qui passaient au dessus de la ville. Alors la grenouille dans les nuages écouta le bulletin météorologique de la radio. Alors la grenouille mouillée jusqu’au os par la pluie, entendit à la radio qu’aujourd’hui il faisait grand beau temps et que le lendemain le temps serait tout aussi correct. Alors la grenouille dit que le bulletin météorologique était un mensonge […] Alors le directeur de la station météorologique envoya la grenouille sur un nuage tout blanc qui flottait aux confins de la ville. Alors la grenouille se retrouva toute seule sur le nuage blanc. Alors une brume blanche se leva et avala les souliers de la grenouille. Alors la grenouille regarda la ville en bas. Alors tout le nuage blanc s’éleva, et engloutit la grenouille tout entière. »

Herta Müller, « L’opinion  » in « Dépressions » p.211-214, Traduit de l’allemand par Nicole Bary, Gallimard, 2015.

Gustave Doré, Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer (Dante and Virgil in the ninth circle of Hell), 1861. Inferno, Canto XXXII: the heads of souls in the frozen lake of Cocytus

Ah les voir défiler comme des colonies de monstres, fashion, multicolores, l’œil vissé sur l’écran uniforme qui projette leurs scissions. Regarder en meutes alertes, l’unique programme du pouvoir ; ici viennent se ressembler l’effroi, le contrôle et le silence, les déclinaisons vitales et l’excitation des corps-animaux. Leurs exacts mouvements orientés par ces trajectoires cibles qui transitent d’un espace-temps à l’autre, sans être jamais là, jamais sûrs ; les « géotaggings » opèrent avec leurs cartes idiotes et sans mémoires.

Reliés par les fils de la pensée, aux milliards de cabines de projection,
leurs sangs traînent dans les circuits électriques,
empaquetée en produits adaptés, la vie des âmes se mutile,
elle a fuit au delà des nuées de craintes et l’amour s’est éteint,
il ressemble à ce tas de poussières devant la porte,
qu’un coup de pied balaiera sans aucun remords,
et le cuir dans la cervelle du dirigeant,
est froid et sec, sans rien autour.

Le quadrillage cellulaire par ponction des forces vivantes,
dans le serpent à cellules froides, impose des anneaux de silence,
par les sifflements des roues sur les rails d’infini …
Seront pris dans des feuilles d’acier blanches, vides,
les guerriers schizoïdes, aux manteaux de nuits et d’étoiles,
tout ceux là qui traînent dans la queue de la comète,
et les filles de l’amertume sans qui rien n’arrive …
Ah les entendre jouer l’air déjà su, des orchestres noirs,
dresser l’harmonie du monde derrière l’idéal neutre, atomisé,

creuser les parois mentales, de ces forteresses invisibles,
voir tourner l’œil cyclope, dans sa propre direction,
boules à facettes vitreuses, pleines de remuants-cadavres,
taxer de folles, les dissidentes, les femmes arrogantes,
l’immense applique sur le monde, la prothèse numérique,
qui recouvre et masque, tout en excitant un maximum.
Chacun.e se croit l’élu.e du dieu miroir, l’absolue contingence,
et plus rien n’a de conséquences, rien ne compte pour soi-même.

L’intérieur digital est fait de pluies consolantes, de rêves insensés,
et il est bien tard pour rêver encore ce rêve dissident,
car il faut vivre l’emprise parfaite du macro système,
la perfection des réseaux entrecroisés et la volonté de pouvoir,
qui se dresse comme un mur entre nous et la réalité extérieure,
chaque brique magique, fige un temps sombre et éternel ;
c’est moi l’Ego, dieu, le guide, le pouvoir infini, le parti unique des puissants, dont l’intérieur digital fabrique tous les territoires négatifs, en périphéries, les no man’s land, des guerres mortes, des peuples oubliés.

Et laver mille fois ; les yeux pâles des vivants par les téléviseurs mondes, les locaux supervisés, sous pressions, et l’eau rouge et noire, vibrante, les différentes manières d’abandonner sa liberté, craindre ses voisins, l’enfant qui dénonce et vous tue,
pour demeurer fièrement l’enfant du père et du pouvoir central,
voir les mécanismes d’huiles et de feux, logés dans leurs raisonnements, les standard cognitifs sortis par l’ordinateur, bien polis, et bassement protecteurs ; une larve de décision …

Il nous faut ravaler l’image du poème étrange, le libre cadran,
l’heure complexe qui déroule ses séries d’événements,
tout contre les traces artificielles laissées par le pouvoir,
faire contre-preuve, contre phrase, apposer l’unique différence,
comme l’Information rare prise par un écosystème,
comme un flash de lumières bleues qui contacte et sépare …
Ah voir les feux glissants tout autour du seul monde enfermé,
qui brûle par dessus les murs de hantises et de projections,
casser l’image du même, ce présage d’une folie collective.

MP – 26042025

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