Agents Detritus

Les vies suburbaines cloisonnées par des capteurs numériques d’attentions – interfaces multiples, tablettes, ordinateurs, murs de projection et smartphones perfectionnés et paramétrés comme des mini sceptres de commandement virtuel – offrent des spectacles de grandes tristesses et nourrissent un profond désespoir quand à la fragilité du « socius », des manières de faire société ensemble dans un processus de liaisons, d’échanges et de relativités, par une série d’inter actes et de rituels sociaux pris comme unités opératives de changement et de transformation sociale et politique. Le caractère statique et figé du corps et du visage unique, penchés ou capturés sur/dans l’écran n’est pas seulement l’indice de la parcellarisation de l’espace public, social et urbain, – une clôture cellulaire et informationnelle – en espaces privés silencieux, mais plus profondément ; c’est le signe d’une perte d’agentivité massive qui empêche ou rend plus vulnérable encore le faire société en arrimant l’unité individu sur des marchés virtuels de signes, de recommandations et de réponses. Si l’espace privé domestique peut lui être entretenu, soigné, mis en reliefs par un cercle de visites d’amis étroit qui entretiennent la vie, la cellule virtuelle emmenée avec le moi comme encadrant de l’interaction, source de normativité spéciale, impose une division spatiale et temporelle de l’agir individuel qui empêche bien souvent la rencontre et l’interaction physique face à face. Dans la cellule virtuelle ce qui est possédé par le donneur d’ordres (sites Web, espaces virtuels marchands, démos, tutos, sketchs, signo graphes, vidéo-drames ..) est le temps et l’espace exsangues et vides, non parcourus, partagés ou vécus ailleurs, par l’utilisateur final.

Il est alors inquiétant de voir la colonisation massive par l’espace virtuel privé, de l’urbanité, des transports, des lieux publics, jardins et places, rues marchandes ; l’espèce de blanc spatial, cotonneux, qui enveloppe les gestes du « smartphoneur » ; son épuisement réactionnel à tous ses entours immédiats, choses physiques, êtres vivants, ami.es, paysages … Les stimulations constantes et maximales offertes par l’outil d’exploitation du temps et de l’espace ouverts en démocratie sociale et urbaine, qu’est le smartphone, accomplit cet exploit [un rêve pour le Tyran du Tycoon] de casser un régime d’agentivité normale de l’action en captant le « je » volontaire du sujet dans un espace de cibles attentionnelles et virtuelles qui vont sélectionner autoritairement ses propres réponses dans son système nerveux central pour informer un ordre d’interactivités nulles, instantanées ou sans existences. Ainsi la forme de pensée qu’implique ce nouvel ordre suburbain virtuel doit faire appel à une philosophie de la perte, du détritus, du déchet – l’usure du lien social par les frottements répétés de la cognition et de l’espace virtuel – et de l’effacement des liens concrets aux choses physiques ; l’absence à soi, à ce qui arrive tout autour, aux interactions sociales symboliques, à l’écologie de la perception urbaine, l’immense fatigue cognitive et affective, sont prises dans une logique de médiatisation maximale de l’espace et du temps, dans la spatialité du média qui déforme la vie sociale, ordinaire. [projection de n’importe quel point d’espace à un autre point d’espace].

Une des conséquences majeures de la captation et de la parcellisation par cellules virtuelles de l’action individuelle demeure ainsi la possible incapacité expressive dans laquelle vont se trouver réduit des individus – dont le temps est occupé à 80% par l’utilisation du smartphone et des réseaux asociaux – et qui à force de fréquenter des outils de décharges cognitives et affectives invisibles ne s’exercent même plus à exprimer des émotions propres, ou parler ou écrire avec un langage expressif et humain dans une forme d’interactions et de sensations prises dans un environnement physique, symbolique et concret (un lieu, un moment, un corps, un groupe, une fonction …) L’espèce de désincarnation de forces physiques par la passivité de l’utilisateur qui « doomscrolle » 8h par jour et/ou le surinvestissement dans une image de soi supposée attendue, projetée ou exposée dans un réseau d’échanges ou des forums virtuels, constitue la double face d’une même déformation de l’implication sociale symbolique de l’individu, une emprise psychique potentielle qui tient à l’écart des perceptions normales et ordinaires de la vie sociale, les attitudes mêmes des « smartphoneurs ».

Interactivité n’est pas interactions sociales ou actions réciproques, du fait du caractère massif de la colonisation par le smartphone de toutes les activités normales d’une vie humaine ; l’interactivité correspond à la technique de perte de direction et d’orientation dans l’action de l’agent. L’intention de l’agent est déstabilisée par la multiplication des forces d’excitation de ses intérêts pulsionnels et rationnels, qui transitent et accaparent ses attentions dans les cellules de vies virtuelles que sont devenues les smartphones. Et comment ne pas voir l’écart stupéfiant, la différence majeure entre l’air du visage pris et très concentré du voyageur de RER ; les yeux et les mains fixés sur les écrans du smartphone, jouissant de sa projection totale, agréable – et l’absence d’une posture physique ordinaire ; l’aspect laid et repoussant de toutes les choses physiques qui l’entourent et constituent un wagon de RER – sièges miteux, couleurs dégradées, voyageurs serrés, odeurs étouffantes, vieilles barres métalliques .. Qui va demander ses raisons d’agir à un « smartphoneur », étant donné, que ses histoires virtuelles invisibles, qu’il vit depuis des mois et des mois, a alimenté un imaginaire sinueux, virtuel et complexe qui maintenant, devant l’étranger qui pose une question simple, subitement, ne peut pas s’exprimer du fait de sa complexité et de son caractère entièrement virtuel ; tous les mots se bousculent en même temps et rien de nouveau ne sortira de sa bouche.

Si tout est disponible dans le monde virtuel, à tout instant, via une connexion réseau et une capture par les cibles attentionnelles sélectives des formes pensées et des vies ordinaires dans l’Internet des objets et le Web marchandisé – avec l’imaginaire atrophié, l’impossibilité de relier sa vie à une autre vie différente de la sienne, l’impossible construction d’un soi humain par l’éducation et la transformation sociale et politique, le rejet de tout effort de création et de souci de soi et des autres par le choix des symboles, [non imposés par une Intelligence Artificielle Générative (IAG)], comment ne pas dériver soi-même et ses autres simplement à une forme déchet de la pensée et de la vie ; – un non agent, un vouloir fragilisé ou une impuissance vitale et pragmatique – la norme cognitive qui va être imposée et déterminée de force par la norme capitaliste du profit qui règle et assure la diffusion massive des réponses des IAG sous l’effet d’un conformisme d’utilisation – dans conformisme, il y a confort, réactivité et paresse d’avoir tout à disposition – texte, image, son, vidéo – et conformité, assujettissement et transparence – i.e réglage de ses propres réactions sur celles des autres de peur d’être écarté de l’entreprise ou de la vie des autres. Et ce mouvement de perte d’adhérence de l’intention dans l’action est sans doute caractéristique de formes pensées qui ne sont pas réellement démocratiques, mais oligarchiques ou autoritaires, ou qui en tout cas permettent dans leurs diffusions massives, à un modèle d’exploitation cognitive, symbolique et affective des corps des êtres vivants de superviser les interactivités humaines/humaines, humaines/machines, humaines/vivantes dans l’optique maximaliste et totale de la surveillance et du contrôle des individus pacifiés, divertis ou rendus passifs [prévoir et s’alerter des techniques de mises en accord des êtres vivants aux formes de gouvernements du XXI° siècle, de leurs interactions sociales et bio symboliques, de la guerre de l’information et des régimes de propagandes. Lire une nuit, désespéré, les « Règles pour le parc humain », de Peter Sloterdijk, 1999].

Fragments d’un monde détruit – 161

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *