Les sans visages

« Le « Tu ne tueras point » est la première parole du visage. Or c’est un ordre. Il y a dans l’apparition du visage un commandement, comme si un maître me parlait. Pourtant, en même temps, le visage d’autrui est dénué ; c’est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. Et moi, qui que je sois, mais en tant que « première personne », je suis celui qui se trouve des ressources pour répondre à l’appel (…). Quelle que soit la motivation qui explique cette inversion, (dans le cas de la violence), l’analyse du visage telle que je viens de la faire, avec la maîtrise d’autrui et sa pauvreté, avec ma soumission et ma richesse, est première. »

Emmanuel Levinas, « Ethique et infini : dialogues avec Philippe Némo », p.93-94, Paris, Fayard, 1982.

Kazimir Malevich, « Two Male Figures », Early 1930s, The Virtual Russian Museum.

L’étrange frontière par-delà le mur de signaux,
dessine des archipels sans lieux, ni temps,
territoires négatifs et silhouettes à peine visibles,
l’alarme crie des rêves mutilés, dans le réduit du seul silence,
et le bruit que fait ce silence est immense,
la perte des voix et l’effacement des visages,
il a creusé tout l’intérieur de l’Esprit …

Et plus rien ne parvient là au dehors,
de l’autre vie, là-bas, nous ne savons plus rien,
nous ne pouvons plus savoir, nous ne le devons à personne,
ce qui arrive, le fait et ses paradoxes,
est brutalisé dans la langue qui désincarne et supprime,
les objets extérieurs ont été choisis,
dans les miroirs déformants des meutes digitales,

et capter l’information est un exercice rare et délicat,
entendre les voix des étrangers, des dissidentes,
être attentif à la différence naissante,
écrire dans cette blancheur du sépulcre,
cette possibilité d’exister par des mots-signes,
prier pour que la nuit s’ouvre à la lumière,
lumière directrice, juge de rédemption et faculté de sentir.

Ici règne la novlangue rutilante, blindée et sans vie,
faite d’un cercle froid et seul comme la nuit d’hiver,
elle s’enroule dans les milles cervelles,
retient la tentative critique ; serpent qui resserre et étouffe,
et dans la bouche des tyrans du Tycoon,
par la médiacratie de l’Empire, se projettent les vidéo-drames,
toutes les séquences maîtresses qui contrôlent,

la mini secousse de l’Ego, figé toujours sur les écrans ..
L’assurance d’être bien vu, bien noté au juste prix,
ah cette stimulation neurale, que les moi chérissent,
le prix des âmes mécaniques, des âmes neutres et sans sels,
qu’établissent les marchés du vide et de la satisfaction,
dans les cellules des Ego, rien n’arrive, ni ne survient,
c’est l’économie de toutes preuves qui veut cela …

Je rêve d’un maître archiviste, d’une grande force non humaine,
qui aurait la vision omnisciente, la vue de toutes traces,
et dont les rêves d’amour détruiraient ces frontières,
regarde les ; ils ou elles ont perdus leurs visages,
on ne sait plus qui ils sont, et d’ailleurs que sont-elles ..
Leurs voix ont été effacées des enregistrements,
leurs silhouettes au loin alimentent les machines à fermer,
ces créatures tressautent dans les lignes de la caméra obscure,
et dans l’œil opaque, divisé du télé-viseur, tout cela ne compte pour rien …

MP – 18102024

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