Le chaos informationnel

L’effet d’atomisation de la socialité naturelle des individus engendré par une fragmentation des médias a-sociaux-numériques sur l’Internet souligne la dangereuse retraite du monde extérieur vers le psychisme individuel, ou le « moi je » irrationnel qui colore tous les fils d’actualité et répond à une logique d’exploitation des pulsions informationnelles. Chaque mini-fenêtre ouverte sur une préoccupation immédiate, instinctive, est en même temps une clôture du monde extérieur dans une fausse intériorité, ou un rejet du monde et de l’importance des faits extérieurs. Et dans cette incapacité d’obtenir une vue synoptique par l’accoutumance à la pulsion d’auto-dévoration du soi-même reflété dans le fil d’actualité, répond l’enfermement dans des pseudos-sujets d’actualité privés ; sujets qui sont en eux mêmes, des bouts de récits d’autres expériences privées du monde. La narrativité éclatée ou presque empêchée de la Médiacratie comme forme appauvrie du monde et technique de gouvernement spéciale des mémoires, des subjectivités, et emprise d’un psycho-pouvoir sur l’individu fantomatique ressemble à ces récits de vie ou ces essais ratés, ou tentatives jamais finies, jamais cohérentes de dire une minuscule partie du monde extérieur depuis un illusoire point de vue d’un sujet supérieur.

La pratique de consommer l’information maintenant généralisée avec les Smartphones et l’Internet des objets aboutit à ce paradoxe d’une information partout présente – l’obésité informationnelle – alors que le sujet-récepteur ne perçoit et ne comprend qu’une minuscule partie du monde par sa diffusion parcellaire fragmentaire, infiniment variée via des flux RSS, des podcasts, des clusters d’info-désirs, des nuages de termes ou constellation de sites Web fabriqués ou de-signés selon les plaisirs du consommateur final. Et la régression à un état infantile du récepteur se produit parce que la structure dynamique, en sérendipité, en fragmentation et projection de l’information des médias numériques correspond à cette illusoire recherche de l’authenticité d’une expérience vécue qui matche ou corresponde à sa propre expérience vécue du monde. Ici la logique d’exploitation de l’expérience vécue est la logique d’un assujettissement à l’affrontement compétitif capitaliste des différents Ego dont les scènes d’exposition sont partout ouvertes, présentes, différentes, assommantes ; il est ainsi sidérant après un rapide coup d’œil sur des fils d’actualité de constater la misère incroyable et la futilité des sujets qui y sont présentés ; de l’ordre de l’anecdotique, de l’éphémère, du superficiel et de la vanité absurde.

Tous ces pseudos-sujets d’actualité survivent dans une sorte de cirque égologique et médiatique fascinant dont la fréquentation assidue par le consommateur a pour conséquence de masquer le sujet d’actualité important, ici, la responsabilité des moteurs d’indexation automatique est importante, de même qu’un système d’exploitation économique de l’information mainstream, qui fait de chaque bloc d’infos diffusés, téléchargés, une réduction du monde extérieur dans sa gouverne mentalité intéressante et importante à une lorgnette étroite, débilitante, aveuglante de l’individu, qui empêche une vision synoptique et la survie d’un Esprit critique. L’infotainment ou l’information réduite et travestit en pur divertissement fait comme si seule l’expérience authentique comptait pour lire et comprendre les événements du monde ; témoignage inepte, preuves décisives, conformités à l’ambiance, conflits inter-individuels et clash permanents ont pour conséquences de fragiliser l’appel à la raison, à un nous commun raisonnable, rendre plus difficile la délibération et l’enquête publique comme fragiliser la force des Institutions traditionnelles (tous les ensembles de réponses organisées dans l’État, l’Église, l’Association, l’Entreprise ou bien l’ONG par exemples).

Et lire le monde tel qu’il est devient de plus en plus difficile car il faut toujours d’abord percer une couche idéologique maximale, solide, faite de multiples fils d’actualités personnalisés maintenus solidement attachés par des dynamiques économiques ; couche de langage-écran, d’images spectaculaires, couche sémiotique implémentée dans les appareils technologiques de production et de diffusion de l’information. Cette organisation de l’information comme mine d’or exploitable et hyper-fragmentation des flux de diffusion fait d’elle une unité de comptabilité tactique d’une version du monde venue de l’économie capitaliste (la norme générale du profil est ici la seule loi qui vaille pour les acteurs médiatiques les plus dominants) ou un instrument de propagande à la main de régimes de discours autoritaires. Censurer des versions réalistes de l’Histoire est bien ainsi l’enjeu des rapports de forces politiques actuels en tant que le confort d’appartenir à un groupe d’opinions similaires, de jugements a peu prés conformes au groupe le plus puissant est plus important, plus significatif que de remettre en question ses jugements moraux et ses compréhensions limitées du monde. Pour prendre l’exemple des États-Unis, une force réactionnaire violente comme le Trumpisme tente depuis plusieurs années de casser l’héritage politique américain afin d’installer un régime populiste dangereux pour les démocraties et cette rupture là se fait dans un confusionnisme maximal avec la prétention d’installer une vérité alternative (Alternative Facts) à l’aide de soutiens médiatiques et financiers puissants (Fox News et le milliardaire Elon Musk en sont de tristes exemples).

Dans le désordre conformationnel, la confusion est une arme stratégique visant une lutte féroce entre des clusters d’infos-guerres, des nuages de sites Web spécialisés, des interventions médiatiques ultra-calibrées par des spin-doctors et ce qui relient ma propre croyance à la croyance d’un groupe dit populaire ou séduisant est la tension digitale du réseau ; ce qui maintient éveillé mon propre intérêt à en être à en faire partie moi et les autres moi projetés, encore moi …. Le monde ainsi détruit en des milliards de petites prisons fantasques – des égos-drames vitreux et égoïstes – qui se mirent chacun, chacune, dans l’Internet de l’Information, est un monde déjà mort ou poussé à un bord d’effondrement potentiel dans lequel, il sera plus difficile de vivre ensemble, plus ardu de faire peuple, corps et âme ; d’estimer l’importance d’un fait, ou de réfléchir à des changements politiques, sociaux, économiques et écologiques. Car il est certain que l’épais voile jeté sur les choses par le confusionnisme radical entraîne ce danger critique de rompre avec le cours d’évolution historique du monde, de briser le pouvoir de transformation du langage même comme de freiner les bonnes volontés qui travaillent à des bifurcations sociétales majeures.

Fragments d’un monde détruit – 137

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