« Dans le Meilleur des Mondes, aucun citoyen des basses castes ne posait jamais la moindre difficulté. Pourquoi ? Parce que dés l’instant où il pouvait parler et comprendre ce qu’on lui disait, il était exposé à des suggestions indéfiniment répétées, nuit après nuit, aux heures d’assoupissement et de sommeil. Ces suggestions « étaient comme des gouttes de cire à cacheter liquide, des gouttes qui adhèrent, s’incrustent, s’incorporent, à ce sur quoi elles tombent jusqu’à ce qu’enfin le roc ne soit plus qu’une masse écarlate. Jusqu’à ce qu’enfin l’esprit de l’enfant, ce soit ces choses suggérées et que la somme de ces choses suggérées ce soit l’esprit de l’enfant. Et non pas seulement l’esprit de l’enfant mais également l’esprit de l’adulte – pour toute sa vie. L’esprit qui juge, désire et décide – constitué par ces choses suggérées. Mais toutes ces choses suggérées ce sont celles que nous suggérons, nous – que suggère l’Etat … » »
Aldous Huxley, « X Hypnopédie » » in « Retour au meilleur des mondes », p.113-114, Traduit de l’anglais par Denise Meunier, PLON, Mrs Laura Huxley, 1958.
– wake up the coma –
Donnez leur le divertissement gratuit, la pleine et entière jouissance,
qu’ils ne regardent jamais ailleurs qu’ici, maintenant ; le hors lieu,
par ce présent liquide qui coule indéfiniment dans leurs rêves,
l’interminable présent, fixe, atemporel ; le bienheureux médium qui regarde, au travers des vitres de commandes, des sceptres de pouvoirs, les petits sceptres brandis par les consommateurs de l’Ego, qui contiennent toutes les virtualités désirables du monde,
à taper sur les écrans agiles avec les extrémités phalanges,
l’œil humide, fasciné, le cerveau malade, saturé des alarmes,
et l’iris bientôt scanné dans les corridors numériques,
le psycho-pouvoir allié de la numérisation puissance,
parcourt l’intégralité du spectre physique, psychique, symbolique,
les corps sont tous prévus en réactions, déviances et dimensions,
les places et les rôles dans la cité sont calibrés en fonction des standards infinis ..
Il suffira de se brancher ensemble, corps sans corps, à la machine de tri, aux formes impérieuses de bio-mouvements et de traces,
loger son système nerveux dans les empreintes survivantes,
exercer des fonctions adéquates et devenir fixe, nu-performance,
réduire l’écart de mesures au maximum ; être psycho-rationnel,
et bien réagir aux maîtresses de toutes conditions bio-sexuelles,
faire de l’oubli un mantra délicieux, une force imposée,
suivre en continu, dressées, les lignes attendues du pouvoir,
et renoncer aux restes humains, aux rares et finis vestiges,
refoulés loin dans les failles et les rainures des traits ;
expressions asservies aux prévisions des programmes,
et renoncer à agir tant qu’il est temps de frémir, de jouir,
l’instant liquide par les terminaisons nerveuses ; les stimuli de l’ordre, prédation, sexe et pouvoir, pour demeurer entier, présent et disponible …
L’œil des machines qui regarde « Je » / Ego – suis partout, toujours,
et les langages inertes évoluent en grappes dans le panorama inquiet,
les textures hybrides – machine / homme, le symbole détruit,
les encodages sont légions, ils capturent et expulsent,
le vivant, les expressions, les passions des différences,
dans les usines organoïdes, les matières sont mélangées,
l’artifice vivant et les greffes sur les cyborgs inhumains ;
uniformiser l’ancien monde des femmes et des hommes,
du lent travail d’inhumanité, des sens du corps refusé,
et derrière les automates muets, les animaux crient, bougent, vont et viennent … Faire l’amour reste une subversion, une rupture de frontières, brancher ses corps sur une autre machine, pulsions, drames et vies ; écouter les voix dans les murmures, des chuchotis de l’ombre, du contact sensible, de l’expérience unique, charnelle, sacrée …
Et les sourires niais qui flottent au demeurant fort utiles,
s’affichent avec constance sur les faces anthropoïdes,
celles qui regardent au fond des abîmes ; qui s’aveuglent,
la bouche ouverte, seule, sur des mots refoulés dans l’obscurité,
n’émet que des sons conformes à l’espace programme,
et le rythme du temps est calibré pour leur performance,
les minutes dégoulinent des tableaux d’ensemble …
Tout est pareil, idem, identique sans écarts,
il fait froid autour de ces murs opaques, ces entrepôts de l’Empire …
Ah tout est détruit, et chute en flammes glacées ; et « Je » connecte son plaisir, aux réseaux infiniment distants, aux complexes d’objets divertissants, aux langages des ruines et des mouvements empêchés, et plus rien n’existe pour soi même, tout est parfait, pur et consommé. Seuls demeurent les visages enfouis, cachés ; les grands désespoirs.
MP – 19122025
