Humpty-Dumpty

Venu du conte d’ « Alice de l’autre côté du miroir » de Lewis Caroll (1832-1898), et d’une comptine populaire en Angleterre à la fin du XVIII° siècle (1797), le personnage de Humpty-Dumpty est juché sur un mur étroit ; il ressemble à un gros œuf, on distingue difficilement ses traits, et ses expressions sont floues, curieuses ou mal dimensionnées ; Alice le voit au fond d’une boutique qui se transforme en clairière dans la forêt. Lewis Caroll souligne – entre autre génial procédé logique et littéraire – dans ce chapitre VI, l’importance des usages des mots dans leurs situations concrètes d’emploi ; un certain nombre de « bizarrerie » linguistique associée à l’emploi des noms et des mots plus ordinaires comme les adjectifs ou les prépositions, est relevé au cours de la conversation étrange menée avec Humpty-Dumpty. Alice constate avec surprise que pour Humpty-Dumpty les noms doivent signifier quelque chose et faire référence à un objet du monde, or il est bien sûr impossible de désigner un objet par un prénom comme celui d’Alice par exemple, alors même que les connecteurs logiques des phrases ont du sens à l’intérieur des jeux grammaticaux, sans faire référence sur le modèle d’une correspondance vraie ou fausse avec des objets extralinguistiques. Le passage est fameux du point de vue de la considération de l’objet désigné par le mot sur le modèle d’une définition ostensive :

« Mon nom est Alice mais … » « Que voilà donc un nom idiot ! Intervint avec impatience Humpty-Dumpty. Qu’est ce qu’il signifie ? » « Est-il absolument nécessaire qu’un nom signifie quelque chose ? » s’enquit, dubitative, Alice. « Évidemment, que c’est nécessaire, répondit, avec un bref rire, Humpty-Dumpty ; mon nom, à moi, signifie cette forme qui est la mienne, et qui est, du reste, une très belle forme. Avec le nom comme le vôtre, vous pourriez avoir à peu près n’importe quelle forme. »

Le dialogue surréel entamé par Alice progresse ainsi dans ce chapitre VI autour de la fixation fragile ou forte du référent, au travers notamment d’une strophe d’un poème récité par Alice – « Le Bredoulocheux » composés de mots imaginaires, venu d’une langue inconnue, semble t-il mais que Humpty-Dumpty va parvenir à déchiffrer mots par mots, rigoureusement et exactement par ce qu’il connaît leurs différents usages dans la langue en question. Ainsi plus que le critère du vrai et du faux, le critère du sens des mots est utilisé par Alice et Humpty-Dumpty pour expliquer l’explication des phrases reprises comme des unités d’analyse. La technique d’exploration du sens est ici reliée à une connaissance des places et des fonctions des mots de cette langue imaginaire du point de vue indépendant de la grammaire d’activités exploitée par les mots-signes du poème. On a là et avec tout le talent poétique de Lewis Caroll une démonstration par l’absurde de l’autonomie de la grammaire (position célèbre défendue par Wittgenstein). Une dimension d’évaluation de l’action par le sens des phrases est valorisée ici dans ce chapitre sans que le vrai et le faux disparaissent non plus en importance mais avec l’examen sérieux du contexte d’emploi grammatical, redeviennent un critère lié à l’usage et à un certain réalisme des usages. On dira par exemple qu’une expression n’est pas juste ou pertinente dans la situation de jeux de langage particulière, en faisant valoir son expression de fausseté, de ratage, d’échec, d’inadaptation aux contextes.

Les jeux avec les mots qui sont la marque d’ « Alice de l’autre côté du miroir » et le propre des contes à hauteur d’enfants de Lewis Caroll nous invitent – et particulièrement avec la figure symbolique heurtée de Humpty-Dumpty à nous poser les questions suivantes ; doit-on toujours penser la signification sur le modèle de la désignation par le nom de l’objet extérieur ou extra-linguistique ; le nom tient lieu de ou montre l’objet [et dans ce cadre finalement pourquoi prendre en considération encore l’objet désigné, si le sens est fourni par les mots agencés en phrases ? Le langage n’est pas réductible à une immense entreprise d’étiquetage des noms – étiquettes posés ou fixés sur les objets]. Qui est maître du sens dans la langue dans la mesure où le sens et la référence qui (in)forment pour Gottlob Frege (1848-1925) – le fameux logicien de Iéna – la signification, achoppent ou rencontrent les usages ordinaires des mots et des phrases et la question de la pertinence situationnelle ; qui parle, [le sujet de l’action] avec quelle voix, dans quelles intentions, avec quels autres [l’adressage de l’interaction sociale symbolique], dans quels cadres de référence [l’arrière-plan ou la vie des mots], avec quels enjeux linguistiques et politiques [la trame, les motifs et l’importance du récit] ; sous quelles formes d’expressions spécifiques [la singularité d’une voix] ?  

La question de l’actance et du pouvoir dans la langue affleure tout au long de ce chapitre VI, et traditionnellement le commentaire s’arrête sur ce passage fameux ;

« Lorsque moi, j’emploie un mot répliqua Humpty-Dumpty d’un ton de voix quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce qu’il me plaît qu’il signifie … ni plus, ni moins »
« La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire ».
«  La question, riposta Humpty-Dumpty, est de savoir qui sera le maître .. un point c’est tout. »

L’emploi du futur par Humpty-Dumpty – « qui sera le maître » a son importance en tant que par contraste avec la bonne naïveté d’Alice, proche du modèle de la transparence de la signification et du référent désigné, montré ou récité – comme on récite par cœur un poème – , l’étrange créature parvient à poser la question philosophique redoutable d’une actance ou d’un agent grammatical, non pas un pouvoir sur la langue, mais un pouvoir dans la langue par immersion de la forme de décision ; jeux, comptines, musiques, expressions justes, pertinences et contextes d’emploi des mots et des phrases liés à une forme de vie du langage humain. Ici ce qui décide, est-ce la forme logique – les noms sont des points, les propositions sont des flèches ; elles sont des images de la réalité – de la phrase, possiblement réduite à un squelette du sens, ou bien est-ce – ensemble, toutes les deux – combinée avec la multiplicité logique, la vie ordinaire des mots employés en situations de jeux de langage ?

Tout le travail d’interprétation du nouveau Wittgenstein va être en respect de l’unité de l’œuvre de montrer ce passage réversible de la forme logique de la représentation avec le « Tractatus-Logico-Philosophicus » (1922), jusqu’à la notion cadre et anthropologique, si prometteuse, de « forme de vie » dans les « Recherches Philosophiques » (1953) ; passage lié au tournant grammatical et anthropologique de la période intermédiaire de sa philosophie et aboutissant à la philosophie de l’expression – et l’anthropologie de la connaissance humaine – des derniers textes « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie I et II » (1947-1948) et « De la certitude » (1951). Les mots peuvent-ils dire le sens par eux-mêmes ? Est-il possible de préserver un espace-temps grammatical, conventionnel ou logique de cette folie humaine qui va consister à manipuler, persuader des groupes sociaux et des individus par des tactiques d’emplois des mots bien précises ; une rhétorique de la domination langagière et sociale symbolique appuyée sur l’artificialité de techniques (l’inversion du sens, la peur de l’enclos et du caché, la substantivation du nom, la transparence forcée, l’aliénation définitionnelle, le masquage idéologique, l’intérieur mystifié …) qui éloignent les mots et les phrases de leurs usages concrets et situés ordinairement dans la vie des locuteurs qui les emploient pour des tâches bien spécifiques d’explicitation, de description et de transformation du monde.

A la fin du chapitre, Humpty-Dumpty fait la remarque suivante en s’adressant à Alice qui veut lui dire « Au revoir ! » :

« En admettant que nous nous revoyons, je ne vous reconnaîtrais certainement pas , répondit Humpty-Dumpty d’un ton de voix mécontent, en lui tendant un seul de ses doigts à serrer ; vous ressemblez tellement à tout le monde. »
« C’est par le visage que l’on se distingue les uns et des autres, en général » fit remarquer, d’un ton pensif, Alice.
« Cela n’est malheureusement pas vrai en ce qui vous concerne, répliqua Humpty-Dumpty. Votre visage ne se distingue en rien de celui d’une quelconque personne … Un œil à droite, un œil à gauche …(il les situa dans l’espace à l’aide de son pouce) .. le nez au milieu de la figure … la bouche au dessous du nez. C’est toujours pareil. Si vous aviez les deux yeux du même côté du nez par exemple … ou la bouche à la place du front … cela m’aiderait un peu. »

Humpty-Dumpty souligne ce point par contraste absurde avec l’œuf comme forme lisse, in reconnaissable aux traits enfouis, effacés ; les mots et les phrases comme forme d’expériences expressives ont dans leurs articulations logiques et grammaticales, la force d’une dynamique de reconnaissance qui outre-passe la simple reconnaissance interactionnelle et physique corps à corps. Ici, se reconnaître comme subjectivité singulière, comme sens sensible transmis par les âmes, est plus compliqué que ne le croît Alice ; il faudrait un long développement sur la capacité qu’ont les mots insérés dans nos vies d’êtres humains et vivants de se voir ou de se considérer eux même comme outils d’une reconnaissance symbolique et physique, rendant possible une intercompréhension organisée.

Terminons ces brèves remarques sur la figure philosophique importante de Humpty-Dumpty ; ont été soulignées (1) l’explication du sens par la définition ostensive par le rôle supposé – à tort – prépondérant du nom – uniformisant – comme désignation d’objets, relativement à tous les autres mots de coordination logique, spatio-temporelle, déictique, prépositionnelle, qui font la richesse de la grammaire de la langue et valorise une définition verbale du sens, (2) l’actance ou le pouvoir du sujet – comme fiction grammaticale – dans la langue et l’autonomie de la grammaire comme forme de dépassement d’une logique de désignation par le nom (ouverture vers une infinité de jeux de langage liés à la vie des mots). (3) l’identification biographique par le visage – le corps comme espace d’accueil et de conversation de gestes -, et la pertinence des remarques de Humpty-Dumpty, qui soulignent l’importance des mots dans nos vies ordinaires, leurs capacités à rentrer dans une dynamique de reconnaissance sociale et de compréhension mutuelle.

[Source : « Alice ; de l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva » [1871], Traduit de l’anglais par Henri Parisot, in « Lewis Caroll : Œuvres » p.176-185, Édition présentée et établie par Francis Lacassin, Robert Laffont, 1989.]

Fragments d’un monde détruit – 191

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