« toujours sur la pente oblique
où tout s’échappe-roule
dans l’abîme
la parole errante-fixe
touchée à mort par le silence
alors éclôt à nouveau
le grain de la nuit
dans le frisson du langage nouveau
murmuré
dans les feuilles-racines des planètes
avant l’aurore – »Nelly Sachs, « Énigmes en feu » in « Eli, Lettres, Énigmes en feu », traduit de l’allemand par Martine Broda, Hans Hartje, Claude Mouchard, p.361, Belin, 1989.
Remuer les ventres de braises, le foyer vivant, miraculeux,
et approcher des sentinelles postées aux murs forteresses,
l’argument précis, monumental, qui dresse des séparations,
entre les êtres à la peau humaine et aux langues verbeuses,
sentir le terrain qui bouge dans l’avancée du voyageur nocturne,
éclairée des deux lunes de sang et de mer, plantées tout là haut,
la créature faible et voûtée, est jetée là par les hasards,
elle redresse sa face mutante, son humeur bestiale, vers le ciel,
son voyage a commencé au début de toutes choses,
bien en arrière des mondes, créature de sang et de langages,
percée d’une lame d’instinct sûr et de formes inhumaines,
rien d’autre n’existe que les impressions d’elle-même,
et les fortes pressions venues du milieu de vie et de mort,
le mouvement plastique en suspension, l’évolution des traces,
fermée à l’intérieur du programme d’exil et de frontières,
créature sans autres, pleureuse, faible, humiliante forme …
Et la nuit avance avec les ombres portées de la cité,
l’heure mouvante glisse à la surface des objets,
le manteau d’obscurités contient des présages, des finitudes,
et les signes inscrits dans sa chair, montrent des directions ..
Mais ses cris et ses pleurs, ne ressemblent à rien de connu,
seule l’image mentale clignote au fond de sa mémoire,
l’image de l’ange voyageur des plaisirs infinis …
Le sable s’enfuit poussé par la levée de mémoires,
les hypothèques de vastes entrepôts de souvenirs humains,
les gardes posés là, devant chaque fabrique de signes,
ont des yeux qui tournent et regardent, inspectent et auscultent,
dans leurs bouches noires, survivent des lointains rêves, des désirs,
le tranchant de l’iris multicolore, les yeux de l’homme-preuve,
dont l’existence fiable indique l’état d’exercice des pouvoirs,
sont branchés sur les Automates de tri officiels, les étiquettes,
le vecteur morne qui vectorise et tue la rareté.
Ceux là qui identifient, surveillent, classent et répertorient …
Et le cerveau décalque de la machine, ne ressemble à rien,
il tourne dans sa boîte noire, comme tourne un vieil insecte calculateur, pris dans les flammes de la fin du jour, le noir soleil,
bientôt un papillon tacheté d’émeraudes, d’or et d’argent,
sortira du travail de tous les témoins passeurs,
vivants, puis morts ; enfants énergiques, puis vieillards inutiles ..
Papillon à l’effet monstre, qui recherche la brisure, l’alarme infinie,
aux pieds des forteresses du vide et des prisons Ego,
tu dois dire adieu – mon ami.e – au monde aimant, à la vie douce et vulnérable, franchir au delà des postes frontière, la circulation des sons et des images, par les lettres de feu, par l’énigme et l’orage électrique, inscrire dans leurs chairs, les sensibilités organiques, étrangères, les mots signes aiguisés, présents et utiles pour emporter les désastres, incarner des voix sans jamais rien trahir.
Dire adieu, tomber, et espérer qu’ils pourront revivre en nous.
MP – 05122025
