Selected extracts.
« De même que la famille pour une large part dans ce qu’elle a de meilleur, ou l’État, quoique à un moindre degré, implique une unité de dessein et d’intérêt, la société économique doit aussi impliquer une unité de dessein et d’intérêt. Sur ce point, la vérité est que nous sommes encore largement confrontés aux contraintes intellectuelles qui s’imposaient à la pensée préchrétienne. Nous concevons encore la vie comme comportant une double dimension, une dimension animale et une dimension réellement humaine et, par conséquent, réellement éthique. La manière dont nous nous procurons et dont nous distribuons les bénéfices matériels est considérée comme un moyen de parvenir à une vie plus haute, celle qui caractérise les hommes dans leurs relations spécifiquement humaines mais extérieures en elles-mêmes à cette vie-là. Platon autant qu’Aristote ont par exemple toujours considéré comme un fait que tout ce qui dépend de l’industrie et qui concerne l’obtention ou la distribution des richesses reste extérieur, voire opposé, à la vie du citoyen comme membre d’une communauté éthique. Platon s’en prend aux sophistes en ce qu’ils tirent de l’argent de leur enseignement et en ce qu’ils font d’une relation en elle-même personnelle (c’est à dire morale), celle du maître et de l’élève, une relation industrielle. Comme si ces deux choses étaient nécessairement opposées. Aristote dénie à l’artisan toute vertu, lui refusant ainsi les qualités qui permettraient de lui reconnaître une fonction sociale. Les machines sont en effet indispensables à l’État, « mais tous ceux qui sont indispensables à l’État ne sont pas des citoyens » (et nous devons nous rappeler que les termes « citoyen » et « État » ont toujours, chez Aristote, une dimension éthique). Il était nécessaire qu’il y eût des hommes se consacrant à des tâches purement matérielles, les artisans, afin que d’autres puissent avoir le loisir de se consacrer à des tâches sociales et politiques, c’est à dire éthiques. Nous avons au moins officieusement abandonné l’idée qu’il existe des hommes qui doivent jouir d’un statut à part pour accomplir cette tâche nécessaire ; mais nous la considérons encore, en même temps que les relations qui en font partie, comme si elle était étrangère au domaine éthique et appartenait entièrement à la nature. Nous admettons que des règles éthiques doivent s’appliquer à la sphère industrielle, mais nous y voyons une application extérieure. Que la vie économique et industrielle soit en elle-même éthique, ce qui revient à y voir une contribution à la réalisation de la personnalité à travers la formation d’une unité supérieure et plus complète des hommes entre eux, c’est ce que nous ne reconnaissons pas. Or c’est précisément ce que signifie l’idée que la démocratie doit devenir industrielle.
Je n’ai utilisé ces illustrations qu’à la seule fin de montrer ce que j’entends par démocratie et afin d’établir que les objections reposent sur des idées qui consistent à y voir une forme d’individualisme de caractère arithmétique. J’ai essayé de faire valoir que la démocratie est une idée éthique, celle d’une personnalité possédant des capacités réellement infinies, présentes en tout homme. La démocratie et l’idéal éthique ultime de l’humanité sont pour moi une seule et même chose. L’idée de démocratie, les idées de liberté, d’égalité et de fraternité représentent une société dans laquelle toute distinction du spirituel et du séculier a disparu et, comme dans la théorie des Grecs, autant que dans la théorie chrétienne du royaume de Dieu, L’Église et l’État, le divin et l’organisation humaine de la société ne font qu’un. On dira bien sûr que c’est faire preuve d’idéalisme. A quoi je répondrai, en me contentant de citer une fois de plus James Russell Lowell, qu’ « il s’agit en effet d’idéalisme et que je fais partie de ceux qui pensent que le réel ne bénéficiera jamais d’une base inébranlable tant qu’il ne reposera pas sur l’idéal », et j’ajouterai que le meilleur test auquel on puisse soumettre une société réside dans l’idéal qu’elle propose pour ses formes de vie et dans le degré selon lequel elle le réalise. »
John Dewey, « L’éthique de la démocratie » in « Écrits politiques », p.37-61, Traduits, présentés et annotés par Jean-Pierre Cometti et Joëlle Zask, Gallimard, 2018.
Fragments d’un nouveau monde – 222
