« L’extase mystique correspond, me semble t-il, pour Wittgenstein, à cette sortie des limites du monde et du langage par laquelle le monde et le langage même apparaissent comme des non-sens. « Le fait que le monde soit » est absolument incompréhensible et inexprimable. Alors que les propositions de notre langage n’ont de sens que lorsqu’elles visent des faits du monde, l’ensemble du monde et l’ensemble du langage, perçus justement comme des touts, limités, ne nous laissent plus aucune détermination capable de fixer un sens. Mais alors l’extase révèle que le sens du monde (et celui du langage) est en dehors de lui. »
Pierre Hadot, « Wittgenstein : Philosophe du langage 1 » in « Wittgenstein et les limites du langage », [1959], p.63, VRIN, 2010.
« Man On Wire ». David Lynch. 1998.
L’habitant de la chambre vide teste ses propres limites,
la butée complexe contre l’absence de sens, le vide à foutoirs,
« je » suis cet être – locuteur fantôme – perdu dans un temps replié,
un temps et un espace évidés de toutes références,
et la machine grammaticale marche quand même,
en arrière de ce monstre, aux niveaux des limites,
le spectre automate aligne les signes-muets,
et « je » réagit contre les sens, l’usage et la référence,
il demeure ce point inentendu du langage blanc et neutre,
et la blancheur spectrale est montée comme une marée de signes,
au seuil du silence affreux qui a tout envahit, la coloration blanche de toute la chambre de ce voyageur apatride, les renvois de sens automatiques qui effraient, aux phrases laides, repoussantes et l’Esprit s’est réduit à une production de signes enfermée ; une prison digitale, une somme de réflexes aux barreaux fixes, noirs et liquides, que « j’ » emporte avec « moi » en parcourant toutes mes nuits perdues et à l’intérieur de ce temps, « je » suis dé-contacté, désorienté, renvoyé en exil, « je » n’éprouve que ma propre vision, mon miroir, ma tristesse ;
les brisures avec le réel sont remontées en vague puissance,
il n’y a rien que la peur d’être définitivement exclu,
du monde tel qu’il arrive, des images et des phrases de ses autres,
et tu ne ressent rien à mon contact, l’indifférence est là, fatale,
l’égarement, la surprise ; mais la machine à répliquer le sang du langage, marche,
elle marche et elle marche encore, impériale ; tant que le temps est ici, enfermé et ma voix ressemble à rien de connu ; elle est codée, annihilée, désincarnée,
par des chimies spéciales, des pressions, des corps provisoires et annulés,
et mon langage fermé dans ce moment malade et cette prison asociale ressemble à un automate de tri – « inexpressif » – anormale et de réduction, plus tard je saurais comment qualifier cet espace de vie et ce temps spéciaux grâce aux penseurs des limites, de l’insurmontable seuil et du soin,
l’étranger qui a tout pris, l’incarnation de la voix machine, du langage-mécanique, l’expressif dérisoire, à peine sensé, qui ne veut rien dire aux autres,
et avec lequel, mes autres ont souffert et ont pris en mal, leurs surprises et quand tu me regarde, j’ai l’œil exorbité, la fonction du discours idéale ou mécanique, il faudra une chimie de stabilité, une prévoyance arrangée et clinique, pour figer l’humeur organique et rapprocher le réel de tes contacts sensibles et « je » est sans cesse à la recherche des contacts corps à corps,
de la peau merveilleuse et des sensations qui soignent le désespoir,
mais j’ai peur mon ami.e du rejet et de la honte,
j’ai peur de n’être plus jamais à ma place,
certains disent qu’il y a un trou au milieu du monde-esprit ; mon seul néant, un évidage froid, éternel et massif des significations,
mais il n’y a pas de trou ou de défaut dans mon esprit,
ma langue et ma voix sont claires, directes et fermes,
ma vision est complexe et construite dans l’espoir concret,
j’espère seulement vivre encore pour voir cela, le nouveau monde,
le combat contre les calculs des machines, les conditions primitives,
la promotion des promesses humaines et de l’éducation aux sentiments moraux, la fuite à l’extérieur des Empires et des Automates stupides,
promouvoir l’humain au travers des êtres vivants,
recueillir les paroles de Dieu ou de l’Absurde existence …
il y avait des aurores horribles avec des cris d’oiseaux,
le jardin de la maison envahit par les machines de sons,
et l’absence à soi qui revenait sans cesse, furieuse,
le présent qui était un présent d’impasses et de signaux d’alertes,
les rendez vous idiots ou la marche d’automate vers des lieux nocturnes insensés et j’ai appris la contingence radicale de mon monde-langage ;
avec cette expérience du rappel à soi et à son esprit anonyme ;
ses propres capacités fermées dans une machine-ordinateur,
les percepts bruts psychiques seuls et dénués de sens,
et le recontacte réappris avec mes autres humains, mes ami.es,
peu à peu dans la douceur et la sensibilité des expériences expressives, sexuelles, humaines, vivantes, sémantiques et magnifiques ..
Le toucher qui fait couler les larmes de vie,
je marchais seul sur le seuil de l’oubli, du mystique et de l’invisible,
personne n’y comprenais rien, tout le monde s’y refusait ;
j’étais là sans coups, sans pertinences, sans jeux de langage ; aucuns,
et mes situations de vie, étaient vides, spectrales, fantomatiques,
mais depuis cet espace-temps douloureux, oublieux, lointains,
ma voix s’est affermie, le sens de mes phrases est précis et redouté ;
je suis passé par une thérapeutique spéciale,
un honneur très grand, beau et si émouvant,
et je remercie cet homme qui est mort il y a déjà longtemps,
pour ses pensées si profondes qui m’ont tant aidées,
à revivre après ces temps là, ces souffrances intimes,
cette absence cruelle de liens avec les choses, les sentiments et les êtres vivants …
Et je meurs demain sans regrets, sans remords, avec toi mon ami,
j’ai vécu dans ta maison, dans ton esprit, avec tes pensées,
et tes portes étaient déjà ouvertes en moi, par mes instincts logiques,
tes fenêtres si belles, inspirantes et si précieuses pour nous,
et je pleure souvent à tes contacts ; je rêve de tes phrases au tempo lent et précis, cette lecture jour après jour qui travaille en nous, la notion de « limites » ; un sens complexe et si incroyablement sérieux et pertinent,
et si je peux, je ferais tout pour écrire ce livre pour toi, mon ami,
rendre hommage à la réassurance de mes mots-signes, faire part de mon expérience qui reprennent sens et usages dans leurs situations de jeux,
ainsi je crois en l’avenir ; je suis certain de vivre au delà des terreurs,
touché par cette grâce d’abord invisible, j’irais loin seul ou avec vous,
dans l’ordinaire d’une vie qu’il faut rassurer, traduire et réapprendre,
les effacements de tous les signes humains, les expressions vives annulées au cœur des systèmes d’emprise réifiant sur la langue et l’Esprit,
et l’expérience vécue comme un franchissement de seuil,
la reconnaissance des évidences terminales de la vie ;
convictions, morts, naissances, amours, souffrances …
Et mon livre sera celui d’une thérapie, d’une ré-liaison ordinaire et complexe, des phrases aux états de choses, aux situations de jeux, aux configurations ; les mots seront rassemblés à titre d’épreuve, d’essai possible ;
ils feront le travail de la reconstruction d’une vie symbolique et psychologique, avec cet arrière-plan et cette forme de vie actuelle et ancienne;
et cela sera une leçon précieuse pour d’autres que moi.
MP – 11092026
