Une expérience complexe de fan de musiques industrielles en 2025 doit rendre compte de la spécificité d’un genre musical né en Europe et aux Etats-Unis au milieu des années 1970 (popularisé dans la décennie 1980 et les ouvertures 1990/2010 vers la vague électro industrielle, l’Electronic Body Music (EBM), le Métal Industriel et le Synth-Pop) – héritier du krautrock allemand (Can, Kraftwerk), de la musique concrète des années 1940, du futurisme et du bruitisme, des expérimentations de Frank Zappa et du Velvet Underground. La force d’impact émotionnel de la musique industrielle traduit une sélection de motifs sonores et culturels capables d’exprimer la lourdeur d’engagements au travail, les manières spectrales d’agir (invisibles, non dites, sans raisons, sans corps, sans émotions), pris dans une forme d’esprit très abstraite, réductrice et totale et l’intensivité des corps mis au travail dans l’économie industrielle et capitaliste ; cette musique traditionnellement, s’organise également par de multiples groupes, projets, inventions sonores et filmiques, sens collectif, performance live, design audio-visuel, comme une critique frontale des régimes politiques totalitaires.
Comprenons bien la nature des liens tissés entre une forme musicale contemporaine faite de la mobilisation de machines et de synthétiseurs, de voix transformées, de structures en échos, de régimes de bruits, de programmes informatiques, de rythmes syncopales, de mélodies répétitives et complexes, et la forme politique ou économique très particulière du capitalisme à l’ère industrielle ; travail à la chaîne sur un modèle taylorien, répétition déshumanisante de tâches, surveillance incessante par « reporting » et assujettissement des corps divisés en projections d’activités rationalisées et transparence maximale de soi. Comment un genre musical particulier né en écho aux premières luttes sociales et économiques contre le néo-libéralisme, le soviétisme et le capitalisme autoritaire peut-il traduire à l’intérieur d’une forme musicale un certain style idéologique de rapport au travail et au politique dans une société humaine ? C’est d’abord à la beauté intense des motifs à géométries variables, la danse des corps électroniques, les configurations de nappes sonores en plus d’une voix encodée en machines ou d’une voix qui subit et s’émancipe des machines, auxquelles il est possible de lier un art de composition très architecturale au sens d’un travail lent et rigoureux sur le ciselage de sculptures audio-scriptées capables de faire transiter des émotions fortes, et de modifier la « stimmung » d’un lieu ou l’affectivité d’un esprit.
Les compositions de Front 242 (Belgique), d’Einstürzende Neubauten (Allemagne), de The Young Gods (Suisse) et de Front Line Assembly ou Skinny Puppy (Canada), rappellent toute l’importance de la composition par superpositions de motifs et entrecroisements de lignes parallélisées et complexes ainsi que l’importance des contrepoints d’activités et d’instruments pris dans une structure mélodique à renvois incessants à l’intérieur de « Tracks » ou bien de pistes de variations programmées de motifs imaginaires – techniques du sampler – qui font appel à des textes directement politiques et à une coloration sombre de thématiques et de langages. La complexité des structures pour le groupe canadien – Front Line Assembly – et la diversité des motifs musicaux engagés soulignent la capacité créative d’un groupe de musiciens actifs depuis le milieu des années 1980 (début – 1987) qui s’engagent dans plusieurs projets musicaux complémentaires (Noise Unit., Delerium, Conjure one, Synaesthesia ; une réflexion musicale sophistiquée est à l’œuvre par exemple dans « Illicit Dreams » de Noise Unit. [album « Voyeur », 2005, Metropolis), certains soutenus par un fond culturel canadien pour les promotions de l’héritage et la diversité de cultures (Delerium), d’autres intégrés à des stratégies de combat critique contre le divertissement de masse, la superficialité et la conformité des structures audio-scriptées, diffusées sur des plates-formes et soutenues par l’économie de la culture musicale dite « Mainstream ».
La complexité de la musique industrielle – comme esthétique supra-fonctionnelle et musicalité monstrueuse et minoritaire – a affaire avec les lignes de frottement, les bruits des corps et des esprits, et la réflexion critique des artistes et des leaders politiques, impliqués dans des évolutions culturelles qui emmènent des projets de transformation de soi et des visions particulières de la société humaine ; par exemple, l’analyse de dynamiques de reproduction des imaginaires sociaux humains à l’heure de la compétition nationale féroce issue du capitalisme de prédation, de la dévastation des milieux naturels, du neuro-marketing, des bulles de filtrages et d’auto enfermement liés aux réseaux sociaux, ou du ciblage de profils de citoyens/consommateurs par les algorithmes des Intelligences Artificielles (IA). Qu’est ce qui rend ce genre musical si important pour la compréhension esthétique et critique des modèles sociaux économiques exploités par le capitalisme ; d’abord le fait qu’il s’agisse maintenant et depuis la diffusion des MAO (Musiques Assistées par Ordinateur), d’exploitations privées de programmes informatiques, c’est à dire de structures harmoniques programmées ou prévues par une machine (- accessible à toutes et tous – et déliées de possibles contraintes économiques immédiates avec l’Internet en profitant d’une capacité de diffusion autonome), ensuite qu’il s’agisse de détermination d’un motif mélodique central, obsédant et facilement mémorisable, enfin que les aspects affectifs, sensoriels et humains luttent à l’intérieur du système de sons, de voix et d’images reconstruit par l’artiste. Cette tension dynamique de formes conflictuelles dans la création multispectrale, – multi aspectuelle – de la composition musicale arrange des motifs hétérogènes par l’utilisation d’arrière-plans construits par scanner des lieux, morpho synthèse des reliefs, design du son, échantillonnage et sampler saisis comme dynamique audio sensorielle ; et le parcours du son dans ses formes évolutives et ses différents arrière-plans (par exemple la capture d’une manifestation, d’un morceau de discours politique, ou bien l’écoute du vent dans les arbres ou des bruits de bois rongés par les flammes dans un incendie ..) ouvrent à l’auditeur, un monde sonore particulier, une séquence de vies concrète – programmée, thématisée et libres -, qu’appellent l’imagination auditive et la transformation du monde parcourue par la musique enregistrée ou live.
Ici le conflit est une mesure de la texture de cette dynamique spéciale de composition, c’est à dire que le conflit musical est un potentiel arrangement ou une potentielle disruption de laquelle renaissent des structures cognitives et affectives anciennes, cachées ou masquées par la société capitaliste ou l’industrialisation des gestes, des voix et des attitudes au travail productif ; cette capacité de redécouverte de soi et des autres, permise par la musique industrielle fait partie de ses techniques mêmes de composition par l’appel constant à une lutte machine vs humain ; un combat de motifs, une texture programmée et libre, ouverte toujours à la mémoire sensible des temps et des espaces et un possible apaisement d’inquiétudes à la fin d’une séquence ou d’un morceau de musique. Non pas une authenticité fictive mais tout l’art d’une simulation organisée de formes qui font renaître (« Rebirth ») une forme ou un ethos politique et une économie de gestes et d’attitudes, plus naturellement ancrées dans les héritages langagiers et socio-culturels de nos sociétés et des sociétés plus primitives. La technique de répétition gestuelle, le vox coder ou la voix transformée par un filtre machine, les variations contrôlées par les programmes, soulignent ainsi l’espèce d’écart de créativité dont sont capables les formes pensées humaines reprises à l’intérieur de structures mélodiques machines et le caractère bouleversant de certains chants ou musiques industrielles provient en partie de cette ombre humaine qui est toujours présente à la composition et à l’écoute attentive d’un auditeur ou d’une auditrice libéré.es des jugements du conformisme esthétique.
Là encore c’est l’humanité d’une pensée ou d’une forme politique et esthétique, une affection de l’âme, et une coloration de motifs singuliers par les sons, les images, les bruits, les lettres, qu’il est possible de promouvoir et préserver à l’intérieur du procès social symbolique mené par différentes machines à gouverner les masses et les citoyens affiliée à une économie de la prédation, de la conservation et de la surveillance (le livre ou le magazine propagande de l’extrême droite, la chaîne de télévision, comme diffuseur permanent d’un monde devenu dangereux et faux, le clip vidéo acheté et diffusé massivement, les muscles débiles et la haine des faibles et des déviants naturels …) Et la musique industrielle dans son infinie richesse et sa pertinence politique contemporaine, nous donne des armes pour lutter – reconstruire une esthétique de la résistance (Peter Weiss) -, des motifs de satisfaction collective, et une tension de l’âme vers un perfectionnement formel, qui a avoir avec les libertés créatives dans une forme de pensée libre et démocratique. Industrialisation, changement des attitudes et des corps au travail, voix transformées par l’activité et les stimulations externes, cognition a située, fatigues des organismes, exploitation des capacités cognitives et affectives ; tout ce maelstrom des tourments d’un régime de corps et d’esprits capitalisés, rendus lisibles, visibles, exposés et exploitables par les processus de gestion du travail sont emmenés par la musique industrielle pour la libération d’une forme de pensée ré-ensauvagée, remise dans les lignes d’une critique complexe de nos rapports à soi, nos décisions internes et nos interactions collectives, politiques et économiques.
Fragments d’un monde détruit – 175
