« Et le ciel n’est pas lavé
Et les flots sont endormis.
Loin, au dessus de la rive,
Tout comme s’ils étaient ivres,
Sans vent, se courbent les joncs.
Dieu, dois-je encore longtemps,
Languir ici dans la steppe,
Au bord de la mer infâme ?
L’herbe jaunie est muette
Et se courbe dans la steppe
Comme un être qui vivrait.
Mais l’herbe jaunie refuse
De dire la vérité,
Et personne en dehors d’elle
Que l’on puisse interroger. »Kos-Aral, 1848.
Taras Chevtchenko, « Testament » in « Notre âme ne peut pas mourir », Avant-propos d’André Markowicz, traduit et préfacé par Guillevic, Éditions Sehgers, p.21-24, 1964, [Commission nationale de l’Ukraine pour l’UNESCO], 2022.
Crédit Photo : Romuald Chilard
Regarde à l’extérieur, la nuit dans ses habits d’étoiles,
sur la steppe immense, les champs d’or que caresse le vent,
au plus prés de toi, demeurent les frustrations, les limites,
des intérieurs noirs et sang, de larges bouillonnements,
et remontent encore de beaux restes d’enfants,
par les sensations intactes, la fabrique nôtre des souvenirs,
la manière d’arranger la guerre, d’apaiser les coups portés,
et ce que tu distingues à rebours du Temps,
c’est la force d’adhérence au réel, l’expérience des contacts,
la sensibilité sienne, Dieu ou Nature, formes de la vie,
les heurts et malheurs de pauvres âmes errantes,
malades, blessées et fatiguées, jetées dans les troubles de l’Exil,
les psychés qui saignent le sang rouge des Esprits,
jamais détruits ou disparus, en avant des mondes inconnus,
il te faudra te souvenir encore, toujours et encore,
survivre au présent fixe, à la terreur d’exister …
Car l’oubli, puissance démesurée, totalité des spectres, des famines,
arrive pour tout noircir ; les visages, les mains, les ventres et les livres, tout envelopper d’abîmes, de voix unique, de violentes séparations, et leurs silhouettes sont droites, précises, rectilignes, ce sont des armées d’automates, des nuées d’orages électriques, qui envahissent les chemins paisibles, les champs et les maisons,
le maître dans sa forteresse décide seul, univoque et uniforme,
et sa psychopathie affreuse ajoute aux malheurs ..
La vision de soi survivant dans les regards des enfants,
fabrique du temps et de l’espace attendus et rêvés,
toucher l’image mutique, les corps finis, corrompus,
relier les temps de sa propre vie, les lieux,
respirer dans les souffles de l’enfant libre ;
esprit ouvert, air frais et divin, regards brillants, étonnés,
et porter encore devant soi, le fardeau des années,
le travail inhumain, les forces et techniques de dévastation …
Seulement faire remonter aux surfaces de la guerre,
les lignes d’horizon des maîtres et des possédants,
réapprendre la capacité de faire taire et de dire,
détruire les prisons guerrières, les âmes bornées,
qui luisent de leurs lumières aveuglantes ;
au milieu des grands minuits, sur des villes assiégées,
à hauteur des vues d’enfants, dans les vacarmes et le feu,
il reste les demeures vivantes, les histoires qui, au delà, survivent.
MP – 01082025
