Logos et lumière

« Ce monde-ci, le même pour absolument tous, aucun des dieux ni des hommes ne l’a produit, mais il a toujours été, est et sera, feu toujours vivant, allumé en mesure et s’éteignant en mesure. »

Héraclite, Édition de Diels-Kranz B30, M51, Clément, Stromates, V, 104, 1-3, cité par Marc Froment-Meurice, in « Héraclite l’obscur : fragments du même » p.107, Galilée, 2020.

Les yeux sont grands ouverts et ne voient rien,
Psyché ; éclair du mouvement et des signaux,
des formes évanouies réapparaissent.
Logos qui contient le Tout en Un ;
unique et multiple arrangés.
Toi le commun qui traverse et enveloppe,
et rend toutes choses au feu, sensibles,

Toi qui hante les limites, les bords de la nuit et du jour,
vient contenir les parties, ombres et langage, assécher l’eau
et détruire les actes des insensés et leur privé.
Par les flammes s’échappent l’Unité, tous les corps,
mouvements semblables dans l’espace troué,
silence du même et forces accumulées,

La parole oraculaire qui pénètre et fait danser,
le mort et le vivant, l’humide et le sec,
les yeux grands ouverts au cœur du sommeil,
quand corps et âmes sont maintenant séparés,
frontières brutales, finies, sans raison,
qui viennent limiter, enfermer les êtres vivants et exclure.

Jour et nuit, bords et plein, là, les contraires s’animent,
depuis la source unique d’une chaude lumière,
l’illumination des forêts, du ciel et des cités rouges et or.
Tout est un, commun, dans le feu qui détruit et recrée,
au rythme soutenu des musiques contraires,
des vents puissants et du souffle de la Psyché.

Le fatras des signes-animaux,
tout ces inconnus à venir, jetés là au hasard,
les sons harmonieux des Lyres,
les visions des choses qui renaissent,
traversées par le feu qui dévore et envahit la Psyché.
Chemins de lumière et de forces vives,
des traces partout que tu emportes dans l’éclaircie du vivant.

Loin des eaux mortes, profondes et affreuses,
du lichen mou et verdâtre, des poissons glissants,
là où la mort a creusé la peau et les organes,
baigné du sombre et du couchant,
le corps endormi ne bouge plus.
Brûle Logos, monde hétérogène, lumineux et perçant
brûle par le regard unique et multiple, feuillage mouvant,
et parcoure, crée, détruit, fait renaître.

MP – 01/09/2022

L’étrange blessure

« CHASSEUR
ma constellation
vise
au point secret du sang : inquiétude …
et le pas s’envole sans refuge –

Or le vent n’est pas une maison,
Il lèche seulement comme font les animaux
les plaies sur le corps –

Mais comment tirer les fils du temps
de l’écheveau d’or du soleil ?
Pour le cocon du papillon à soie
dévider
la nuit ?

Ô obscurité
élargis ta mission
le temps d’un battement de cils :


Quiétude dans l’exode. »

Nelly Sachs, « Exode et métamorphose », [1958-1959], p.106, Traduit de l’allemand et postface de Mireille Gansel, Verdier, 2002.

Il y a ce cri muet qui monte depuis les membres,
le corps happé dans la nuit mauve et froide.
Toute cette mue de la respiration, près des autres,
Ici bat le rythme du cœur effrayé ; cette horloge de sang,
Remontée à chaque pas courbe, compté sur les pierres,

La même doublure se meut dans l’obscurité,
agrippant tous nos gestes par derrière,
retirant le sol invisible sous les pas,
de ceux qui restent devant nous.
Je ne vois plus rien par les yeux fixes.

Le liquide noir versé dans l’âme-machine,
a fait fondre le corps en un morceau fumant,
de basalte gris et de cendres poussières ;
il sort de cet indicateur nauséeux, lent,
les scansions des minutes qui s’enfuient.

La scène du monde s’est retirée en coulisses.
Derrière les lourds rideaux, les appareils du jeu,
font bouger les faux semblants et les cirques.
Toute cette foire d’objets mobiles, prévus, anticipés.
Je ne sais plus car le monde s’est retiré de nous.

L’incendie noir suit la course du cœur,
en creusant des galeries dans les ténèbres.
Plongé dans l’attente fébrile, angoissée,
le spectre fluctue en arrière, misant sur chaque geste,
la mise des morts, et du silence.

Le pari fou du monde s’évanouit,
à chaque instant, dans ta respiration.
Il ne reste qu’une hésitation large, lourde,
remplie d’attentes, d’avenirs illusoires,
et le silence est une merveille lisse, qui sculpte,

les sculptures de l’abîme et du son.
Le sel qui fond dans les cerveaux,
bleus et blancs, comme un disque de nacre ;
il tourne sur des montages de bois et de chairs,
et fait surgir le désir et la pression du sang.

Si tu viens par ici, dans l’horizon du soleil,
ne cherche pas la rencontre ou la lumière dans mes yeux.
Il y a encore ce rien qui soulève, qui brûle le corps arrêté,
qui pénètre l’âme par le froid bleu cristal,
les gestes partis, disparaissent dans les nuages.

Poussières, objets et surfaces sont venus
plier les ombres en prestes silhouettes.
Toutes quémandant des habits, des paroles, et des voix.
Quel est ce corps nu, ce fantôme qui saigne dans l’absence,
qui en retrait, ôte le sens des actes et des choses ?

Peu à peu, le fil du silence tacite se rompt,
les accords fuient et l’arrogance des bavards corrompt,
l’obscurité gagne partout les couleurs vivantes.
Quand cette doublure parade, ici et maintenant,
dans le sprint mécanique, le corps et la loi naturelle,

Ton visage effrayé, me dit qui je suis,
là au présent même du bras tendu,
et tes yeux gris ont fait fondre le ciel entier.
Le pardon est devant nous comme une promesse,
qui tient le monde en ordre par delà le sommeil,

Je te retiens dans les bras du poème,
le cirque rouge, la glace et le froid merveille,
jusqu’à ce que la mer ait engloutit tout le ciel,
Limon et suc dérangés captés par l’orage,
jusqu’à ce que le feu dévorant ait brûlé nos corps.

Il y a cette étrange blessure longue et lente,
qui parcourt tout le réseau des veines bleues et vagues.
Cette nuit qui dure cent ans, plus noire que l’oubli,
et la chute des accords, du sang mêlés toujours,
la nuit de l’esprit dans les larmes.

Retiens cette vague hésitation car elle va partir,
Plus au loin, plus longtemps, hors de nous-mêmes,
et notre monde va chuter dans l’errance des spectres.
Ceux là qui scotchés aux choses exécutent,
Les partitions noires, craintives, et sans buts.

Leurs exécutions lentes, froides, mécaniques,
font des choses sans reliefs, sans atours,
le froid couteau qui rentre dans les chairs,
la voix qui heurte, blesse et sacrifie,
toute cette vitale respiration, ce partage de différences.

Je me souviens de toi ;
de ton visage et de ton corps remplis,
de machines-désirs, de couleurs et de rêves.
Vient jusqu’ici par le chemin ouvert, par le temps et l’espace,
porter jusqu’à nous l’étoile vivante ; cet astre de l’image, du signe et du son.
Cette blessure de la terre vivra, à l’unisson, partout.

MP – 29062022

Métamorphose

« Nous disons donc, pour commencer notre examen, que l’animé se distingue de l’inanimé par la vie. Or la vie se dit en plusieurs sens, et même si une seule des choses qu’elle signifie est présente en un sujet, l’intelligence, par exemple, la sensation, le mouvement et le repos selon le lieu, ou encore, mouvement lié à la nutrition, la croissance et le dépérissement, nous disons qu’il vit.»

Aristote, « De l’âme », Livre 2, chapitre 2, p.106, traduit du grec par Pierre Thillet, Gallimard, 2005.

L’air pénétré du soleil et du vent doux, folle caresse aventureuse,
baigne ce chemin d’expériences, où la vision se déploie,
des feuilles craquantes bougent dans la sonorité des pas,
Tout passe dans les minuscules portions de couleurs,
et la tiédeur de l’air, le parfum léger des feuillages et du bois,

Cette enivrante traversée prés des eaux, des troncs et des insectes,
La mémoire assoupie qui s’éveille, et soutient chaque pas,
devant le monde et la douceur de ce qui advient, toujours plus proche.
Cet habillage de fantômes ; pierre noire et blanche d’une fibre nerveuse,
percée par la douceur du soleil, les sons et les larmes de chaleur,

La tranquillité vague partout fait reposer la main dans l’air,
douce et bleue, près des vagues marines, sur ce chemin de lumière.
Il n’est pas un animal, une fougère, un arbre qui se tordent et m’accueillent ;
le son et le visage d’un monde apaisé, éclairé, proche du repos.
Lumière dans laquelle tout se tient, infiniment calme, aimant et doux,

dans cette réserve douce, tout est absence de direction, refus obstiné,
Apaisés et sans objets, nos gestes se mêlent aux herbes hautes,
aux grands jardins humides et venteux, à la lumière tombante du jour.
L’obscurité derrière soi n’est plus qu’un vague souvenir.
Sensation du rêve qui agit, par le fil des mémoires,

la tranquille assurance d’être là présent, encore plus loin,
soi et autres unifiés, proche de tomber pour infiniment dormir,
D’un sommeil doux et calme, coupant la vie organique en parties égales,
l’une de fracas ; cette césure du langage logique, froide, claquante,
L’autre ; cette perception du vague, du flot du sensible, habité,

Je te vois encore plus loin, ton visage qui promet,
une vague douce et forte, qui reflue, encore au bord du présent,
animal d’un monde lointain, issu des poussières et du vent.
Et j’attends ces promesses ; la lente nuée qui nous voile et habille,
tout le temps majuscule est là dans cet instant vif, éternel,
qui saisit la gorge à la minute, et remplit mes yeux d’une couleur vivante.

MP – 02052022

LIBERA ME

Et dans le tourbillon de la vie vaine,
Soudain, tout a changé,
Ce n’était pas un bruit de la ville,
Ni non plus un bruit de la campagne ;
Il ressemblait, c’est vrai, comme un frère
Au grondement d’un tonnerre lointain.


Mais le tonnerre a quelque chose d’humide ;
Il vient d’en haut, de la fraîcheur des nuages,
Il est le messager de joyeuses averses
Pour l’ardent désir des prairies.
Ce bruit là était sec, comme l’enfer,
Et l’oreille désemparée
Ne voulait pas croire, en l’entendant,
Qu’il allait croissant, s’amplifiant,
Que de sang-froid il portait la mort
A mon enfant.

Anna Akhmatova, « Le cycle de Leningrad » in « Requiem : Poème sans héros » Gallimard, 2007, [1941].

La pluie immense ramassée en barreaux faits de béton et de verre,
descend en rafales d’eaux grises et bleues, la sensation d’être partout.
Il est bien temps de lever les armes plus loin encore, près du centre,
du tourbillon noir et de toutes les courses d’écumes, de rages et de terres.

Les machines crachent du feu et font renaître tous les morts…
C’est le temps qui vient dans leurs veines, battre des secousses d’électricité froide,
celle qui découpe les fleurs bleues des cerveaux, le dernier instant lumineux,
Et la guerre horrible est partout ; elle s’infiltre comme une maladie.

Les blessés depuis l’ombre trébuchent et les enfants des rues crient,
un long cri de détresse qui panique les bâtiments inutiles des pouvoirs.
Il fait froid ici et l’obscurité gagne à coups d’éclairs de nuits et de poussières.
Elle étend son Empire ; immobile clarté qui pénètre jusqu’aux os.

Les enfants de la guerre ont les yeux grands ouverts ; ils pleurent et saignent…
Un liquide rouge et bleu fait du drapeau rutilant, enfoncé dans leurs yeux.
Venus par devers eux plus loin, des jours de paix, souvenirs calmes et si paisibles,
et là-bas dans cette ville détruite s’échappe de leurs cris comme une âme,

Et dans les entrailles des guerriers, survit l’espoir lancé plus loin.
A la face des monstres métalliques ; ces grandes machines de fer et de feu,
qui crachent des musiques affreuses et appellent la mort ;
sur leurs partitions rouges sont fixés les vastes miroirs,
de l’opacité néant, leurs absolus désespoirs,

Le grand « Nihil » avance ses instruments de ténèbres,
ses marionnettes fuyantes, ses pitres en costumes, ses Nations fantoches,
sur le terrain de la guerre, seule la force parle ; elle use des larmes tranchantes ;
les fusils noirs qui tressautent, s’agitent et tuent,
la pluie de cendres et de flammes qui s’abat.

Contre lui s’opposent et résistent, les masses des vivants,
drapés de couleurs d’eaux vives et de lumières.
Ils se battent dans la détresse, dans l’obscurité qui vient,
Pour nous et eux, mêlés dans cette danse de fantômes,
le cœur battant un rythme fou et l’espérance pour seul futur.

MP – 05032022

L’empreinte humaine

« Les lavis bleus de l’aube se diluent doucement.
Posé sur son buvard de brume
Chaque arbre est un dessin d’herbier –
Mémoire accroissant cercle à cercle
Une série d’alliances.


Purs de clabaudage et d’avortements,
Plus vrais que des femmes,
Ils sont de semaison si simple !
Frôlant les souffles déliés
Mais plongeant profond dans l’histoire […] »

Sylvia Plath, « Arbres d’hiver » in « Poèmes 1959-1963 », « Œuvres », Quarto, Gallimard, 2011.

Les arbres jonchés d’âmes neuves et de doux feuillages,
déployant leurs bras tachés de solitude vers le ciel,
ruisselant par tous les pores, la pluie froide de l’hiver ;
ces bras d’étoiles et de sève, aux racines lentes,

Ces bras de brume rose, étirés dans la houle,
au vacarme des eaux brisées, en faille d’ombres brunes,
volent par le chemin de gravier au milieu des astres ;
puis se perdent derrière la voix des marbres déserts.

Au centre du cercle lumineux, organique et froid,
se tient dressé, haut, le monstre-métronome, rouge-sang,
aux membres, orbites et têtes posés là contre le soleil.
Brûlures de glace, flammes rampantes au milieu,

La chute du ciel gris dans les arbres,
les feuilles volantes, fragiles, aux couleurs interdites,
et le son des cerveaux, happé dans la nuit, qui s’éteint,
la demeure des fantômes, là, ici, tracée en silence,

faite de fruits d’éponges et d’arceaux de troncs métalliques.
Tu vaques paisible, langue, dans le creux de ma respiration,
emportant le fil, sereine, de tes occupations de reine ;
avec toi, naissent et meurent, les brillants souvenirs.

MP – 21/09/2021

Épreuve d’acier

« Quel est leur esprit, leur raison ? Ils suivent les chanteurs de rue et l’attroupement est leur maître. Ils ne savent pas que « mauvais sont la plupart et rares sont les bons. »

« Les fragments d’Héraclite », §104, Fata Morgana et Roger Munier, 1991.

L’acier à l’horizon figé, près des lents corps muets, arrêtés,
Au creux des chairs vibrantes et tissu-métal rhabillé par l’amour,
Capture le sens aimé de nous ; aveugles-voyants, par la voix cristal des dieux ;
rendue noire, cette voix d’infinie et d’avenirs continus par devers nous,
à redresser le vaste monde présent sur l’opale silence au crâne fendu,

Fleurs de cerveaux bleues par merveilles lisses à la caresse aventureuse,
Qu’une flaque de nuit obscure a mouillées, trans-percées et jetées devant nous,
Dans un puits de béton, plus profond, plus immense et plus noir que l’oubli,
L’œil zébré de rouge et bleu obsède et avance à travers les herbes,
Et l’immense forêt derrière étend vaste tout son empire,

Le froid mauve de l’hiver descend sur tes épaules, femme aimée,
Toi l’animal désir, aux fesses et seins, globes, fermes et durs,
Ses griffes d’animaux aveugles, serrées tout autour
ont pris des brumes d’eaux, de fiers orages et de liquides,
pour s’en faire des vêtements de peaux désirés, lisses et blancs.

Nos épreuves d’acier commencent là tout contre toi, et tout le cercle de fer brisé
reste détruit, seul, en morceaux épars, portés sur les épaules des futurs monstres.
Ces divins mangeurs de ton corps, le front ouvert saignant, nappé de végétaux.
Dieu, mon père, as tu saisi le sel du rocher et la voie certaine, si profonde ?
Toi qui absorbes tout le sang nocturne de nos espaces-temps,

Les âmes des autres humains haïs ont dérobé ta divine lumière,
Toi, femme aimée au fond de ton œil rêveur, mon avenir seul,
aussi vite qu’un papier meurt brisé, commande de journaux imbéciles.
Le sans couleur, le rire et l’astre noir découpés sur la feuille de mer,
Coulent à flot par miracle, par des ciels remplis de maquillages,
qui suivent les ombres fraîches de la grande forêt,
ses enveloppes de feuillage liquéfient nos corps-segments.

MP – 16/10/2020

Imagosa

La ronde habillée des véhicules rapides, et sans pilotes,
jetés sur les circuits grevés de milles feux d’or et de sang,
Aux frontières de sel, des machines fantômes,
la chaire blanche et divine, devenue exsangue coulent,
Au devant des nuées d’orages bleues et noires,

Il y a le son et le script perclus d’obscurité sans présences,
Devant qui s’attendent les forces brutales, à l’exécution froide,
L’immense obscurité happe les lumières près des bouches,
Par la fracturation des crânes des séquentiels signaux,
Vient s’agiter les foules d’enfants ramassées sur le papier,

Les masses d’insectes réglées aux processus sans fins,
Remontées dans la cassure nette des procès articulés,
Ne tenir pour fonction précise que la somme des hasards,
La rencontre de l’instant pur ; une merveille spontanée,
Nos yeux d’opales aux plaques photosensibles,

Une ligne de coordination pure, sans forces,
A saisie toutes les bêtes, les êtres et les machines réticulaires,
Le clignotement des aléas, des minutes creuses, et des paradoxes,
Devant qui s’agitent les oiseaux criants et piquants les têtes folles,
Pareils démons près des verres pilés, bus, devenus sourds,

Les tribunitiens du discours avalés dans un vide immense,
Figent les anciens mondes à force de systèmes,
Sans pénétrer plus loin l’horizon des vastes puissances,
Par l’agissement des contacts, des prestiges et des astres,
nous parviennent le son des choix vides, exacts, inutiles.

MP – 06042019

Publié une première fois dans « Les Nouveaux Cahiers pour la folie », n°11, Octobre 2020, Éditions EPEL.

La nuit des masques

« Toute philosophie dissimule une autre philosophie, toute opinion est une cachette, toute parole peut être un masque. »
Friedrich Nietzsche, Par delà le bien et le mal , §289, 10/18, Aubier – Éditions MONTAIGNE, 1951.

Les mots-sang imprègnent le béton et pénètrent jusqu’aux chairs,
L’assignation morne et stupide du regard fixe et du corps à une place,
Une même dés-habituation du dire ; la doublure sanglée, muette,
Le verrouillage des tours d’écran et la morne vallée,
remplie des pestes de l’institué, débile et haineux pouvoir,
Des seul ego souffreteux, rampant authentiques dans les immeubles-couvercles,
communément les langues bavardent sans fards, preuves, ni utilités,

La destruction des libres et fantasques « je »
derrière le silence et la honte des sans normes,
Ne posséder l’original de rien, ni le symbole jamais adéquat,
Ces gestes marqués sur les grands pupitres noirs, oubliés,
Les hauts tableaux d’écume néant ne consultent fébrile,
que les pages vierges, autorisées pour les riches,
Déroulent leurs scénarios arides pour les corps mis en séries,
tout près des fétiches magiques, des bestiaux et des brutalités,
Le destin prison logé frappe de nouveau les machines à lire,
grammaticales terreurs, masques et liquidité du même sang,

Toute proche est encore la sortie près des natures vives,
toutes près de nous, la libération des esprits sauvages,
Déterminante et sérieuse dans la saveur du fer,
la libre expression non valide et cette mort des sans faces,
fait chanter le même cristal, vibre des scènes difformes,
les corps surnaturels colorés par d’immenses et libres paysages,

Qu’il faille dire ou ne pas dire, se lever et répondre,
remerciant l’agent du pouvoir, à la monnaie frappée des imbéciles,
Rompre l’insubordination du langage-fétiche en lui-même,
Violence fondatrice, liberté d’être un centre extra, décentré,
un milieu d’extrêmes, devenir cet autre désir, l’étranger,
Briser les souffreteuses et ennuyeuses identités,

Libre ! Devient enfin libre, et promet la fin du néant,
Détruire pour les sans lieux, les sans temps,
et construire des « nous » difformes, pleins, joyeux,
Visages incorporés, un à un, à la bouche des masses,
recréent déchirantes les derniers longs rivages,
là ou marchent fiers, les grands spectres blancs,
par leurs divers chants d’écumes, sirènes, surmontés,
beaux et sans buts, l’air de cette musique désirable.
L’horizon fragile des cités désintégrées, machines si neuves,
dés-aliénées de la substance, du mortelle silence.

M.P.
27112020

Soleil noir

Les rats gris remontent le long des fosses,
En amas de poussières noires et bleues,
Un tunnel d’obscurité creusé dans les cadavres,
Charrie les cendres d’argent vers le ciel.
Ici s’arrête le pouls des lèvres roses et scellées.

Le créateur famélique meurt devant l’Église,
Dont les cloches jouent une musique funèbre,
Ici vient crever le voyageur aux cheveux d’ange,
Le vagabond aux petites ailes frémissantes,
Porte les lunes noires, nouées sur l’orbite.

La poutre dans l’œil pénètre en glissant
Jusqu’aux forêts d’âmes mortes, gisantes.
Et le créateur soulève les thorax lumineux
Pour recevoir la coiffe, faite de diamants et de stuc.
Sous le portail monte le cri sans nom des astres.

Muette est la tombe près de l’orme immense
Où repose le corps du visiteur de minuit,
Et le chant des cigales s’est tu dans les champs,
Pour laisser venir le gisant dans la pénombre
Chanter le supplice du chant des infinis.

MP – 10/03/2014

Publié une première fois dans le numéro 63 de « Poésie/première », décembre 2015.

Le Silence

Quand un homme est ivre, il est conduit, titubant, par un jeune enfant, sans savoir où il va ; il a l’âme humide.

Héraclite, fragment « 117 » in « Les fragments d’Héraclite », traduits et commentés par Roger Munier, illustrés par Abidine, Les immémoriaux, Fata Morgana et Roger Munier,1991.

La jeune fille portait un bleuet au creux des seins,
Une fleur à son pétale unique mimait
Une multitude de méduses bleues et mauves,
Striées d’humides sachets, hachées en vain,
Galopantes dans des couloirs gonflés d’eaux,
Dans un thorax craquant, elle caressait d’une main,
Aussi douce que les tampons disques du soleil,
Les pendues aux chevelures d’encre, épaisses,
Et les lumières des végétaux éclairaient leurs visions,

Le voyageur entendait battre leurs pulsations d’or,
Toutes près du sang, aux abords de la rivière,
Un cri muet poussé par des boîtes, vocalise,
Jetées au hasard des pièces d’appartement.
Les torches encastrées dans les box d’immeubles,
Flambaient des bêtes sur la peau bitumée,
Des parades au long cours, suante des plaies,
D’animaux des mers, à la nage précoce, attendus,
S’arrimaient sur les iris aux lents parcours,

Déclinantes en même temps que le jour,
Depuis l’aube, toutes avaient compté les heures,
Passées en compagnie des fièvres froides,
Dont le suc avait glissé par ses paupières.
Sous le parapluie noir, semé de taches incolores,
Elles descendaient, l’allure fière et le visage sans traits,
S’accrochant au gré des bastingages à l’horizon,
Roulant furieuses dans les nuages, les murmures.

Les têtes aveugles à deux sons d’esprit tapaient,
Front contre front, des liqueurs encore bues,
Remplissaient les coupes des eaux profondes,
Les sonars bleus liquides plantés au fond du pétale,
Qu’elle cachait la nuit, au retour des feux,
Battaient des poumons aussi légers que des étoiles,
Il n’y eut qu’un obstacle lent, tué au milieu,
Une danse arrêtée par la fonte des yeux.

La silhouette avait absorbé la nuit tout autour,
De celle venues par l’abysse d’éruption,
En une poignée de secondes gagnées par miracle,
Nous étions unifiés d’une eau pure et fraîche,
Voulus, dévorés par le son des bêtes et des fioles,
Nos souffles expiraient une glace d’été froide,
Des filaments à l’espace, tout, nettoyé et vide,
Vivait un calme pur et sans loi.

MP – 17042020