Le porteur de nuits

« Je t’ai élu
Entre toutes les étoiles.

Je suis éveillée – une fleur aux aguets
Dans le feuillage qui bourdonne. 

Nos lèvres vont faire du miel,
Nos nuits chatoyantes ont fleuri.

Mon cœur allume ses cieux
Au feu bienheureux de ton corps.

Tous mes rêves sont suspendus à ton or.
Je t’ai élu entre toutes les étoiles. »

Else Lasker-Schüler, « Dans la nuit en secret », in « Les Poésies d’amour » p.131, choix, traduction et postface de Sibylle Muller, les éditions Circé, Belval, 2025.

The Alma Mahler doll as Venus in Hermine Moos’ apartment, 1919.

Il est tombé dans ses rêves derrière le mur d’étoiles,
l’encadreur des traces, des zones bleues des ure symboles,
sur les veines qui pulsent autour de la bête monochrome,
le cœur électrique bât les mesures à contre-temps,
et les griffes du Temps ont retenues ta respiration, encore,
ah le moment n’est pas venu du trépas, de l’absence à soi,
il reste des corps-vagues qui se glissent le soir, pour s’aimer,
prés des jetées d’eaux nocturnes, dans les grandes cités pâles,

et j’ai la nostalgie des jours présents, l’amer et le feu,
versés dans ma bouche comme des larmes de spectres ;
des sans lieux qui tournoient sans jamais rien définir,
et la famille de visages adorés monte depuis les vagues de l’océan,
au fond d’un tableau noir de suie et de poussières,
tout autour de l’Église, plantée là, au milieu du froid minuit,
il y a la sculpture anthropoïde, l’espace sans corps, ni face,
allongé sur un lit de nuages tout blancs, grisonnante de pluies.

Tu es là aimante et morte, froide, sans jamais revenir, fantôme figé du plaisir, et tes bras ont sortis du monde, la nuit et le rêve de la nuit,
là plus rien n’existe que nos corps montés sur un cheval de bascule,
allant là, revenant ici, cherchant plus loin, les touchers de l’Esprit,
un désir montant depuis l’astre de ton sexe-blessure,
le sang et les langues, les creusées vasques, étranges,
ah dévorer partout la surface sienne, dieu des tourments,
et jamais se réveiller, jamais plus revenir seul,

j’ai le souvenir de tes contacts fébriles, la divine peau, il y a longtemps et mes mains sans toi, sont devenus des poings massifs et informes,
il faut encore faire surgir le souvenir de nos contacts,
dans l’exercice de l’ombre, exécuté à la confluence des mirages,
les sensations qui frissonnent et fixent tes yeux sombres diamants, rutilants,
les halètements de ta bouche rose au fond de l’obscurité,
dans les lumières de Dieu ; les flammes de la cire,
éclairent la chute de tes cheveux noirs et des lèvres si délicates ..

Ah frissonner ensemble, courant minuit dans les rêves de la bête infinie, ses babines retroussées sur des dentitions de nacres, violentes, et aimer la dévoration des chairs, tes ventres ouverts et le sang …
Quel est ce sentiment de l’étoile
l’appel de nos merveilleux lointains ?
Quelle est cette figure dans notre mémoire, qui sculpte le souvenir ?
Ta bouche, le creux de tes seins et les mondes parfaits, uniques et unifiés, dont les habits de signes chaque jour, réouvrent ma respiration,
peu importe le départ de soi ou l’exil, il restera ton existence sienne …

Nos corps figés dans l’instant éternel, au beau milieu des mondes honnis, sont des expressifs vagues, divins, des images de l’âme heureuse, et l’amour est un jeu doux et sauvage, un apprivoisement …
Nous nous sommes aimés puis les autres en nous, ont dit « non ! »,
dans leurs criantes maisons de santé, leurs chambres chimiques,
nos corps devenus grossiers, mal charpentés, hideux,
sous l’effet des capsules blanches, inconnues et infâmes,
une ingestion de morts-vivants, aux raisons et langues pâteuses, zombifiées,

devant les vagues à minuit, par les vents doux de l’été,
je vois l’Église, la place des souvenirs, la sculpture anthropoïde, allongée, je sens l’odeur de l’océan et le bruit des vagues qui arrivent tout prés, et le porteur de nuits passe avec ses lourds fardeaux,
l’âne qui emmène le prince, cherchant des planètes vives, de nouveaux jours, celui qui transporte l’amour fièvre pour les voyages, les colonies, les souvenirs,
toutes celles et ceux qui font la doublure des jours heureux,
mort.es, fuyants, exilé.es, malades, demeurés, fous et folles de Dieu.

MP – 30052025

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