Hériter d’une forme

Faire ou ne pas faire les liens ou les raccords dans son expérience vécue, d’un tissage symbolique issu des voyages, des lectures, des musiques ou des films repris dans son existence comme des expériences d’appréhension d’une forme pensée typiquement humaine qui vous est propre, c’est se poser la question de l’héritage d’une forme symbolique dans sa propre vie ; et cette question de ce dont nous héritons et de la manière dont nous héritons d’une forme pensée (une question largement travaillée par Stanley Cavell dans la manière dont il et nous hérite/ons de J.L. Austin et de Wittgenstein), revient à radicalement se poser le travail d’hériter comme un travail de soi, pour soi et sur soi, une action sur soi dont la charge symbolique est très forte et remarquable de possibles situations d’expériences communes de la vie. Hériter ou transformer le devenir soi, en un devenir monde pour le futur, qui poursuit le travail de ses pères, va consister alors à cercler et nourrir un domaine dont nous héritons ; un « domaine de joie » (J. Bertin). La triple question du travail (planter les graines, faire pousser dans un travail d’éducation et de dressage, attendre les promesses des saisons et récolter les fruits et leur libération de formes), et de la supposée authenticité du domaine, comme de ses frontières symboliques agit comme une transposition dans sa propre vie, des vies des autres présents et disparus qui ont travaillés pour ouvrir sa propre existence à la forme pensée originale qui vous caractérise et favoriser ses expériences historiques de l’existence commune.

Dans ces perspectives de comment, pour quoi et de quoi nous héritons, je pense immédiatement à deux mouvements de littératures français et allemands et un mouvement important de sociologie interactionniste américaine ; je pense à Robert Pinget du Nouveau Roman et à ses deux romans étrangers à la forme de narration classique ; « Mahu ou le matériau » (1952) et « L’inquisitoire » (1962), je pense aussi aux cinq textes de Franz Kafka, admirables d’originalités et de désespoirs : « le procès » (1925, posthume), « le château » (1926, posthume), « la métamorphose » (1915), « la colonie pénitentiaire » (1919) et « Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris » (1924), enfin je pense au travail immense et remarquable du sociologue américain Erving Goffman (héritier lui-même du pragmatisme philosophique et de l’interactionnisme symbolique de G.H. Mead), sur toutes les questions liées à l’ordre de l’interaction dans les deux volumes de « La mise en scène de la vie quotidienne » (1956 et 1971). Ici hériter demande un travail long et passionné de mises en liaisons des différentes formes symboliques puissantes à l’origine d’une expérience subjective particulière du monde présent. Un certain ordre symbolique doit être trouvé quelque part, par l’entremise de moyens d’exploration et d’enquêtes sur différentes manières de formaliser l’expérience subjective du monde humain.

Nous sommes ainsi conduits naturellement à nous poser la question d’une forme inscrite dans la réalité (l’est-elle vraiment inscrite par une sorte de grammaire de l’interaction ? Ou un réalisme particulier suppose et garantit l’effectivité des rapports moi/monde) de ce que Wittgenstein travaille aux corps de ses pensées toute sa vie ; la présupposition d’un ordre commun à priori qui réunit la pensée et le monde, un ordre logique, grammatical ou vivant ; les chemins difficiles le conduisant de l’atomisme logique à la forme de vie. Quand nous relisons quelques passages sortis du texte de Robert Pinget – « L’inquisitoire », nous sommes irrémédiablement frappés par l’étendue d’une forme de grammaire télégraphique liée à un récit neutralisé, à la vue spatiale et horizontale plus que verticale ; l’inquisiteur ou l’interrogateur – « oui ou non, répondez » -, assigne au domestique le travail d’un faux récit qui ne mène jamais vraiment nulle part ; un empilement de descriptions sans conclusions, ni décisions, censées refléter un ordre asynchrone existant uniquement dans les formes attendues ou présupposées de l’inquisiteur, ne fait qu’encombrer toujours plus un faux cercle de non préhension d’un monde tout entier ; le texte fuit à la lecture, il s’échappe et avec lui le contact avec le réel, et seul un travail de documentaliste rigoureux fait par le lecteur permettra par la prise de notes au fil de la lecture, de constituer un bloc de liaisons entre les personnages, les lieux, les fonctions, les scènes, les réactions sans jamais qu’un récit soit proposé. Ici l’auteur Robert Pinget n’est plus vraiment maître d’un bloc textuel qui ne s’appelle plus livre ou roman et ressemble plus à une enquête d’ordinateurs, un résultat machine, où le vrai est absent ; un résultat inerte ou un compact esthétique issus d’une machine de tri travaillant dans les réponses du domestique. On imagine la fatigue de celui-ci, due à l’exercice répété de l’aveu et la position délicate et douloureuse qu’il occupe dans le roman ; il est l’avoué permanent d’une forme déployée par une technique grammaticale et qui s’enfuit et ne dit rien aux autres.

Poser la question d’un réalisme fuyant, ou d’une appréhension fragile, désordonnée et angoissée de l’ordinaire ou du réel (le réel est toujours ce qui nous résiste et qui revient seulement par des crises, des interactions mal organisées, des conventions sociales heurtées, une grammaire aux contacts vivants et vulnérables), c’est avec Franz Kafka se demander aussi si un ordre du monde existe à priori qui commanderai les situations de narrations bloqués, statiques, figées, typiques des deux romans « le procès » et « le château ». La saisissante impression d’un récit qui n’avance pas est la première et la plus importante impression de lecture de ces deux textes. Il manque une dose de vie, de percussions organiques et intentionnelles, de hasards liés, de choses investit par des intentions, de liaisons vivantes, improvisées et/mais fonctionnelles ; quelque chose est cassé, les phrases ne font référence qu’à des faux-semblants, des apparences, des lieux vides – la parodie de Justice ou les aspects risibles du Pouvoir – qui là aussi s’enfuient, se démettent de leurs fonctions traductionnelles situées dans la vie des mots et des verbes d’actions (instruire, témoigner, délibérer, juger, fuir, condamner pour « le Procès » // arpenter un territoire, délimiter des frontières, soudoyer des subalternes, fréquenter des représentants, saisir une hiérarchie complexe dans « le Château ») . Dans le texte « la métamorphose », Grégoire Samsa pense d’abord à arriver à l’heure à son travail, même si sa transformation en cafard l’empêche de se déplacer et de s’habiller correctement comme ses habitudes de vie le commande. Il ne veut pas déranger sa famille et reste consciencieusement lié à son patron par l’économie changée de sa vie et l’adjudication centrale de son corps au seul droit du travail.

Enfin si nous devons relier, l’espèce de fuite du réel, et la manière dont les mots organisés en textes ne sont malgré tout leurs efforts autonomes, incapables de nourrir un récit à la progression vivante, nous devrons nous attacher à d’autres textes de ces auteurs qui font et travaillent la forme de vie des mots ou bien remuent l’organique d’une vie humaine ; par exemple, « la colonie pénitentiaire » ou la sentence du bourreau est inscrite marquée ou tatouée directement sur le corps du condamné, et ou la machinerie complexe qui matérialise la justice s’applique brutalement dans la vie des condamnés. Si par un autre détour, nous relisons tout le travail immense de Erving Goffman, et notamment la façon de faire du sociologue des interactions et d’une méthodologie de description par la situation, chargé d’un terrain d’enquêtes, le report détaillé dans une sorte de langages des interactions sociales et humaines des différentes manières ou styles d’interactions dont la visée sociale s’organise au moyen de rites d’interaction, de mises en scène théâtrales, de situations de jeux de langage et de coopération, il nous faut là aussi – et avec un espoir quand à la découverte et la consolidation d’un réalisme des usages – avec Erving Goffman montrer les interstices vivants de la société humaine, les entorses, les stratégies éprouvées et les friabilités naturelles ou sociales, ou les ruptures dans l’ordre interactionnel et symbolique.

Hériter d’une forme symbolique et vivante est donc un chemin ardu, très difficile qui peut prendre des années ; cela demande une attention à ses propres réactions affectives, ses jugements esthétiques, ses réflexions éthiques, cela se fait dans l’hommage des vivants à d’autres vivants qui ont comptés pour nous-mêmes dans ces passages de la vie ; hériter c’est retisser la forme pensée qui a construit votre propre vie avec vos pères et mères, vos oncles, tantes et grands-pères – revenir à sa propre famille de pensée et d’actions – , mêlée à toutes les amitiés stellaires dans et par vos expériences de lecteurs, d’auditeurs ou de spectateurs, qui ont fait ce que vous êtes (ces amitiés avec les créateurs et créatrices par l’élévation d’une belle forme au lointain ; Nietzsche).

Fragments d’un monde détruit – 166

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