« Parmi les unités humaines standardisées et administrées, l’individu connaît une vie souterraine. Il est même placé sous protection et a pris une valeur de monopole. Mais il n’est en réalité plus que la fonction de sa propre unicité, un objet pour exposition, comme les avortons qui suscitaient jadis l’étonnement et les moqueries des enfants. »
Theodor W. Adorno, « Gugusse » in « Minima moralia : réflexions sur la vie mutilée » §88, Traduit de l’allemand par Etienne Kaufholz et Jean-René Ladmira, Postface de Miguel Abensour, Payot § Rivages, 2003.
L’étrange lune traînante à l’orée de minuit, prés des cités humaines,
toute là haut suspendue solitaire, dans un ciel de fumées,
qui a remonté un arc d’iris blanc et noir, une figure géométrique,
éclairante par des lignes d’or sombres, des grands aplats de lumière …
Les usines rectangulaires qui tournent à plein régime,
formant des cervelles de morts, des rêves autonomes.
Tout est droit, strict, perpendiculaire et classé, stérile ou morne.
Et le cri muet qui remonte depuis cet océan de métal …
De la stupeur, de l’âme sidérée devant des corps rameutés,
rabougris, dressés à ne plus rien paraître …
Comme des instruments aiguisés, qu’utilisent les fabriques à objets,
à services, et eux exécutent des programmes, font aboutir,
par le rien sanglant des décisions, des prévisions audacieuses et obscures,
Et les flammes noires qui brûlent au fond des pupilles dilatées,
brûlent des maladies sombres, verbeuses, des messages sans espoirs,
Il fait encore froid, et la pluie de la veille a tout salit, tout remué,
Les veules commandants de la ville forte,
commandent des amas d’outils complexes, des robots, des programmes,
ils ont prévus des stocks de lumières,
pour travailler encore dans les futurs aux rails infinis …
Et plus rien n’arrête l’énergie qui annule toutes les nuits,
la solitude brisée sur les seuls flash-diamants …
Tout est illuminé, tout les refuges, les recoins,
les gouffres-sujets, les grands secrets
et ce qui est mis là, transpercé, tout devant nous,
pour le travail d’esclaves et la conformation,
est le corps-automate, la surface d’exposition devenue muette,
l’espèce de blancheur opaque, la bouche noircie de paroles,
Et il faut écouter ce qu’ils murmurent doucement,
quand le silence s’introduit là parmi nous,
après le vacarme affreux des machines-outils,
dans la musique bleue des ordinateurs …
C’est une même litanie sans fin ; un agrégat de notes et de mots,
posés les uns à la suite des autres, dans un ordre aveugle…
Des mots-vignettes creusés qui n’ont jamais rien fait,
seulement, isoler, désigner et identifier le difforme.
Et qui restent là à danser la danse terrible,
pianotant sur les consoles mauves et froides par la magie du système,
Ah les commandants de l’Omni-vision, veulent isoler, séparer et tuer,
les émotions vivantes, les expressifs incontrôlables et spontanés,
lisser la bouche, cacher les yeux et fermer les oreilles,
briser l’expérience vécue particulière, si différente,
tuer la maladie vivante sur l’autel des cyber-outils.
« Ah que tout paraissent égal, que tout soit prédictible ! »
hurlent-ils dans les macro-phones.
Les robots-traces mixent chaque parole, chaque écriture,
de tous les fous ainsi désignés, dans une méta-langue insipide,
Indolore, incolore, le chroma des machines à niveler,
fonctionnent à l’unisson comme par réflexes,
Il faut voir ces corps s’abrutir par milliers,
descendre bien alignés, en rythme, travaillant par la nuit synthétique ..
Plus rien ne peut se dire d’eux, plus rien ne se sait,
ils produisent des masses de signaux amorphes,
qui gravitent par un faux-hasard, là juste après,
pour des ordres nombreux et des soumissions,
Ils feront des petits soldats luttant pour imposer les diktats obscurs,
La chaleur de nos sangs qui partout palpitent,
devant l’âme de l’ange froid, métallique,
nous regardons bouger l’aspect, de l’image, des traits du visage …
Nous vivons avec les mots-visages, l’expression multiple, variante et belle
dans les braises coalescentes, infiniment variées des anciens feux,
qui dévorent, s’arrêtent, reprennent et consument,
nous voyons dans les cendres, renaître des planètes, des étoiles,
des directions hybrides, des âmes fortes dénuées de mécanismes.
Et j’ai confiance dans le pouvoir du feu qui dévore ..
entrailles, cerveaux ; machine de lettres et de fer,
toi qui vient conjuguer l’expérience de tous les mondes,
Tu ne peux pas résister aux feux des vivants.
MP – 04082024
