L’échappée belle, toujours neuve, vis à vis d’un réel de répétitions, coutumier, lourd et ennuyeux, égal et assommant, peut se faire par l’écoute attentive et régulière d’une musique qui, parvenant jusqu’à la maîtrise des gestes et de la voix dans la vie quotidienne appelle un certain « self-command », organise et ouvre dans l’esprit et le corps, une dimension sensible, libre et auto-réflexive qui permet la conversation intérieure et la percée du rêve dans la réalité sociale. Et cette liberté si intime n’a pas de prix ; la liberté de vivre avec la musique en excluant ce que Nietzsche appelle la vie en erreur i.e. l’erreur binaire, idiote, arithmétique, comme une possibilité de nier la puissance vitale, brouillonne, floue ou dionysiaque, qui emmène les corps et les écritures à jouer ensemble une partition enchantée et invisible. [« Sans la musique, la vie serait une erreur. L’Allemand se figure Dieu lui-même en train de chanter des chants. » in « Le crépuscule des idoles » [1889], p.92, Mercure de France, Paris, 1952]. Et si le temps de la société contemporaine devait exclure la musique, ce sont les mémoires mêmes des gestes qu’accompagnent la musique qui seraient exclues des mouvements vitaux des corps des hommes, des femmes et des enfants.
Et la force de la musique provient de sa capacité à permettre la solidité de l’inscription mémorielle d’un.e vivant.e, dans ses milieux de vie parce qu’en tant que forme supérieure de représentation, la musique si elle traverse et façonne les corps, rend à chaque corps sa possibilité de mémoire et de vie unique en soufflant dans l’esprit des mélodies, des basses, des rythmes, des directions reprises dans un horizon spatio-temporel qui est un horizon de gestes, d’attitudes, d’intentions, d’émotions, d’espoirs. Et si la musique sert de refuge quand elle est d’une forme élégante, quand elle rend possible par cette stimulation mémorielle, l’anticipation de l’action, quand elle répond toujours présente dans son for intérieur et devant le monde qui est là partout s’imposant, elle est aussi cet entraînement des masses par le flux vivant des notes, des accroches, des rythmes, des contre-points et des corps localisés dans l’espace sonore.
Il y a un temps préservé de la musique qui correspond au temps du rêve éveillé dans l’esprit ; à tout moment, je peux faire appel à elle, par le simple ressouvenir de la mélodie avec l’assurance d’une réponse immédiate qui n’est jamais une réponse claire, explicite, que l’on pourrait dire vraie ou fausse, discriminatoire ou binaire .. En ce sens, la musique accompagne l’éducation des adultes et des enfants, elle participe à leurs élévations spirituelles et politiques ; elle travaille à l’intérieur des formes de la sensibilité, n’oubliez jamais que sans la musique, seul le bruit occupe tout l’espace sonore, le bruit du silence ou le bruit des machines et le silence assourdissant sans la musique consolide ou amène la scène d’interrogation primitive du moi ou du « j’écoute et je parle » / « tu ne dis jamais rien » (lui demande que fais-je ici seul, sans rien, sans toi, ni personnes ? Quel est le son de ma voix que va entendre cet autre imaginaire ? Personne ne réponds quand je parle ou crie, il n y’ a que l’immensité effarante du silence …)
Ce silence est cet astre mort dans lequel les pseudos-sujets sont recentrés sur eux-mêmes, violemment, sans pouvoir comprendre l’autre faute d’émissions de voix, de rythmes, de gestes, d’attitudes de cet autre. Bruit et silence dans la solitude souffrante sont les deux facettes d’une absence de musiques, terrible et affreuse, car répandue comme des routines d’objets lointains, des forces blanches, vides et exsangues, qui colonisent et annulent toute la dimension mémorielle.
Et chez certaines natures complexes et sensibles, l’absence de musique peut agir comme un catalyseur qui renforce des symptômes dépressifs. Le silence peut être comparé à un vide de réponses dans les objets environnants, le silence éprouvé comme une forme de désespoir est l’indice d’une absence d’incarnation de l’action dans les réseaux d’objets environnants, car les objets comme les actions et les pensées vont et viennent avec la musique des corps et traversent des situations de jeux musicales pour renforcer le contact sensible des corps et des esprits avec le monde. Et il ne me suffit pas d’affirmer la coïncidence intime de la mélodie avec les mouvements du corps vivant, il faut encore inclure tout le mouvement orgiaque qu’accompagne le motif musical dans la vie, la matière sonore et la texture sensible de la vie.
Si le temps est en moi comme un monde qui se découvre, la musique est l’ailleurs en soi, la perfection d’une surréalité intime capable de bâtir un refuge en soi, ceci contre un régime de communication sonore et politique, construit sur un bruit commercial insipide, pauvre en musique, fait d’une hantise de tous les rêves libres et musiciens ; rêves qui vont emmener une forte motivation individuelle vers sa réalisation concrète, ultime et vivante, permettant à cet en-soi émerveillé, une communion ouverte, creusée avec autrui dans une forme de transcendance de la forme musicale prise dans la matière des corps-esprits .. Le partage d’une vive émotion musicale lors d’un concert représente ainsi une sorte de religiosité profane, un style de réalisation d’une mémoire flash et commune, au sens de son intense approche par les sons et les spectres des figures jouées, dessinées, imaginées. L’extrême vigilance et délicatesse de l’attention que permet une habilité d’écoute d’une musique perfectionnée, rare, diverse et complexe est ici le fruit d’une lente éducation musicale.
En ce sens, la mémoire des sons qui s’exerce par une écoute attentive d’une symphonie ou d’une mélodie, d’un rythme ou d’une voix peu importe qu’ils soient issus de formes combinées – synthétiseurs et instruments plus traditionnels – ressemble à ce tact invisible qui admet chaque geste de communication dans une appréhension beaucoup plus fine des choses et des événements de la vie ordinaire. C’est tout l’espace-temps sonore qui se redéploie derrière, en arrière-plan et à l’intérieur des corps vivants, lorsque la musique libre ajuste finement le geste, la voix ou l’attitude à une certaine orientation de l’action.
Fragments d’un monde détruit – 126
