« De nouveau l’Orateur se tourne vers la salle, il sourit interrogateur, ayant l’air espérer d’avoir été compris, avoir dit quelque chose ; il montre du doigt, aux chaises vides, ce qu’il vient d’écrire, immobile quelques instants il attend, assez satisfait, un peu solennel, puis, devant l’absence d’une réaction espérée, petit à petit son sourire disparaît, sa figure s’assombrit ; il attend encore un peu ; tout d’un coup, il salue avec humeur, brusquerie, descend de l’estrade ; s’en va vers la grande porte du fond, de sa démarche fantomatique ; avant de sortir par cette porte, il salue cérémonieusement, encore, les rangées de chaises vides, l’invisible Empereur. La scène reste vide avec ses chaises, l’estrade, le parquet couvert de serpentins et de confettis. La porte du fond est grande ouverte sur le noir […] »
Eugène Ionesco, « Les chaises : farce tragique » in « Les chaises suivi de l’impromptu de l’Alma » p.86-87, Gallimard, 1954.
A force d’être seul, au fond des pièces et des lettres blanches-grisailles,
des kilomètres de couloirs vides et la venue du Temps qui s’est refusé,
les objets ont perdus leurs fonctions, leurs usages brisés un par un,
dans la nuit lente qui progresse, le noir au milieu de l’Esprit,
qui enveloppe peu à peu tous les gestes, il ne reste plus rien,
qu’une pure capacité de calcul, une opération sur des signes,
cette grammaire morte que l’on dit inhumaine et supérieure,
un moteur sauvage qui aligne et fixe, sans reliefs, sans musiques, sans toucher, et sur nos lèvres trébuchent des mots sans références,
sans liens nulle part, et nos autres sont tous partis ailleurs …
Quelqu’une ou quelque chose à pris la place ici, maintenant,
un démon ou un fantôme peut-être, qui a recueillie tout l’arrière-plan
et nos corps sont des chairs molles, aux danses débiles, dénuées de sens,
quand je regarde dans la chambre vide ; elle est vide sans raisons,
elle est vide de tout usages, de toutes interactions, de toutes significations,
et le corps qui s’appelle ici par un nom pour les autres, a refusé son propre nom, son propre vouloir altéré par une maladie étrange ; une psyché noir,
« je » a pris son nom pour l’enfouir loin au fond de l’obscurité,
que l’on ne le retrouve pas, jamais, qu’il soit jeté sans égards, sans appels,
derrière les contacts encore défaits, dans la démesure morte …
Et l’horrible silence a grandi, puis a pénétré toutes les choses,
son pouvoir d’effacement est tellement intense et affreux,
il mutile, casse et dérègle les rapports aux actes et aux êtres vivants,
la vague blancheur qui s’écoule par le sang des objets,
la seule sensation proviendra des organes ; s’alimenter, s’exciter, se sentir vivant, devant le mur des signaux, droit et invisibles ; le trou mystérieux dans la mémoire et les muscles tendus qui servent à chercher la pure direction, le sens des choses perdues, cette nuit sauvage qui a frappé l’Esprit, le sens des choses mais quoi ? Quelle est cette absence, cette terreur, cette faute de reconnaissance de soi-même, qui est centrale, maintenant, absolue et qui va toucher tous les rapports, toutes les intentions masquées …
Mais cet esprit est froid et sauvage, c’est là son évidence, il est pur de toutes références et cette évidence est dite terminale ; comme la mort, la joie, l’amour, la crainte ou la vie … Et son âge est débile, grand et effarant, sans liens avec nous, l’obsession de suivre un programme, un motif, une cible, une destination a fait se mouvoir tous le corps compressé dans ses muettes paroles, il faut appliquer les ordres reçus, par les doublures des spectres, le néant qui remue dans les feuilles sans jamais atteindre l’Esprit vivant, glisser dans le feu glacé de minuit, marcher vite devant les porches d’immeubles, par une silhouette de matières inertes, transparente et pure, activer les lumières froides, rejoindre la clarté de la lune.
Chercher dans le vent, la pure solitude, la résolution jamais donnée,
la décision qui n’arrive pas, l’isolation spéciale, unique et terrible,
le corps seul au manteau poubelle, les yeux fixes, tournés vers ailleurs,
qui ne regardent rien, qui ne voient rien, ne sont plus rien,
et ressemblent à de purs verres transparents, des matières noires et inertes dans lesquelles aucune étoile ne brille, aucune lumière directrice,
et s’il fallait prendre une leçon auprès des fous, des animaux et des déments, ceux là qui lisent la démence humaine ; ce serait la leçon de choses, la pleine conscience de l’absolue stupidité des grammaires sans vies, des calculs d’automates si morts ; des machines à générer rien, personne et nulle part …
La nuit s’est enfin ouverte comme une blessure infinie,
par les lames aiguisées, au contact des ombres,
un liquide acide, amer, une eau vive et rouge, une coalescence de flammes,
qui a traversé le temps et l’espace, fait se réfugier l’homme-oiseau,
derrière le cri terrible de la Nature, dans les foules d’oiseaux-maîtres,
qui piaillent en fête dés 5h du matin et fabriquent le seul son à suivre,
les filets mobiles du son unique, despotique, qui recueillent toute étrangeté, leurs carreaux d’innocences, leurs toiles géométriques,
l’alphabétique sonneur, le son et le sens qui se réjouissent, vivent et
qui ont percées l’intérieur de l’Esprit ..
Rechercher les corps, les signes et des gestes qui ont le seul pouvoir,
de rendre à la langue la vie et le sens de la composition de l’agir ensemble ..
Ah cette voix vulnérable qui tient compte de toi et mesure la distance,
avec d’autres corps que le sien, cette voix vivante, solide, qui est l’assurance de vivre présentement avec les autres, quelque chose, quelque part, vivre la texture, la sensible mesure des choses et des lettres,
et surtout ces gestes qui sont compris, admis, reproduit ailleurs,
devenus d’autres que soi, remplis d’affects et d’attentions …
Les gestes repris comme significations solides et certaines.
MP – 27092024
