« Mais le temps n’est point
Venu. Ils sont encore
Libres de chaînes. Le divin n’atteint pas les cœurs fermés.
Ils pourront compter plus tard.
Avec Delphes. En attendant
Donne moi de pouvoir tourner mes pensées,
Aux heures de fêtes et pour qu’une paix me soit rendue,
Vers les morts. Car au temps jadis
Il est mort bien des capitaines,
Des femmes belles, des poètes,
Et de nos jours,
Si grande foule d’hommes !
Mais moi je suis tout seul. »Hölderlin, « Les titans » in « Poèmes », Traduit de l’allemand par Gustave Roud, p.179, Éditions Allia, Paris, 2023.
Par l’effacement de tous les visages, l’évitement du seul monde véritable,
la fuite du concret, de la matière prise dans l’abîme noirci de pensées,
avec la vie sensible qui s’échappe tout près, à l’intérieur,
recule, disparaît et rend impossible toutes les paroles, les voix,
la saveur de l’eau glacée qui ruisselle sur la peau,
le contact bruyant des corps d’infinis animaux,
l’impression de l’Autre et de sa vision devenue en soi …
et cette image projetée depuis le grand rêve malade et identique,
tient en ses griffes, les âmes, comptées à chaque unité mécanique,
enregistrée, administrée, supervisée, comme une contre-force,
dans les mètres-cubes mesurés, adaptés et délirants,
des mauvais architectes du vide, de la mort et du silence,
et les ailes de la cité radieuse revêtent des habits forts étranges,
du métal et du fer, du liquide, du silicium et du plastique ;
hors du soleil électrique, les survivants s’agglutinent à l’entrée,
en des masses amorphes, sans visages, sourdes et aveugles,
et la lumière qui luit, toujours, au fond de nos cerveaux,
clignote de temps à autre pour signaler une sensation,
opérer par une décharge nerveuse et motrice sur cette donnée,
et ces armées de chimères hantent l’Esprit,
les projections lancées à toute vitesse, fracassées sur la vitre ;
le même veut le même partout, à l’écran affiché, toujours,
et l’auto-satisfecit donné par le réseau mondial,
est une récompense asociale, digne de Pavlov,
une condition forte de contrôle, de réponse et de prévoyance,
aux problèmes de la gestion des malades, des difformes, des étrangers ;
la belle santé ici est devenue une arme de guerre,
ceux et celles qui importent l’inquiétude, seront systématiquement éliminés,
les objets-déclencheurs du contrôle seront partout légions,
et l’instinct veut la mort des plus faibles,
car ils montrent l’humaine vulnérabilité, l’étrangeté d’une vie singulière,
il suffira d’actionner un dispositif, de valider un bon programme,
de trouver le mode d’action juste, la touche équilibrée, au bon moment,
chercher le résultat net et la solution par l’élimination au problème des vivants,
faire l’économie de tout les restes, les rebuts, les déchets d’Humanité,
et nos tours de verre translucides, montent à des milliers d’étages,
au milieu de déserts, dans les grandes zones de travail et de loisirs,
le béton est partout uniforme, gris, bien droit et laid,
et la torsion et l’effort des travailleurs doivent se faire avec discrétion,
nous les nouveaux titans, responsables de la lumière,
produisons des traces , des codes et des symboles, à n’en plus finir,
vérifions le temps disponible pour la production.
Les portes du paradis, fracassées, ouvertes à tous les vents,
les tours d’écailles, les morts-vivants qui consomment, oublient et tuent …
Au cœur des cités de verre et de feu, il ne reste plus rien à nous,
que le pseudo-dialogue à distance, l’interface de commande,
qui surréagit à l’index affreux, l’excroissance du capital,
cette accumulation de contre-forces, cette négation qui supprime la vie.
Ce drame de l’Ego qui devient l’outil pour asservir …
MP – 12042024
