L’argent et ses fantômes

L’organisation d’une activité de production économique par l’intermédiation d’une unité-valeur de transaction qui est l’argent – principe et moyen d’une autosuffisance du rapport d’échange, l’argent symbolisé en monnaie nationale et démultiplié en outils de transactions matérielles et immatérielles – joue le rôle d’une interface ultime placée entre l’agent actif, son rêve d’accaparement du monde et ses objets de consommation possible. J’achète et je vends sur des marchés quasi-autonomes qui représentent et mobilisent un hypothétique vendeur, une marchandise physique ou symbolique, une image-fétiche et un acheteur potentiel … Dans une forme d’intercommunication distante, l’immatérialité de l’argent accompagne ce mouvement d’abstraction pure du monde physique qui conduit l’agent économique à opérer des transactions avec des unités de comptes vides ou abstraites … Il n’ y a rien ici à part l’achat du produit ou du service, aucune relation réelle, aucune interaction solide, seulement la solitude immense du consommateur ultime, définitif, celui ou celle qui acte la transaction avec et dans les systèmes asociaux et économiques.

L’absence de la socialité de base, le rejet des liens sociaux, la négation des belles solidarités instinctives, sont renforcées par l’adoption systématique de l’argent comme unité de compte, de valeur et de transaction qui sanctionne un état de fait découlant d’un achat ou d’une vente économique. Ce fétiche de la communication-transaction comme entité fantôme qui compte et mesure la force de travail investit dans un objet final ou un service répond à une logique d’exploitation des âmes des individus comme réservoirs de capacités utilement mobilisées sur des tâches économiques. Si l’argent prête aux accords de transaction une valeur pure, située dans les champs de mobilisation des individus, elle demeure une valeur d’abstraction pure qui mobilise et entraîne sous le fétiche de son indétermination réelle, tous les agents d’une activité économique. « L’Argent » est cet imposant et impossible médium, petit dieu absurde, invisible et omniscient qui asservit tous les êtres vivants en les rendant dépendants d’une dimension d’interactions invisibles – une sorte de dimension fétiche dans laquelle tous les objets, les symboles, toutes les relations dans leurs incarnations concrètes et véritables seront détruites.

La sphère autonome et pure de l’argent permet l’expulsion de toutes les dimensions de l’agir humain hors de ses expériences et ses capacités d’expressions concrètes, hors de la réalité sociale des contacts sensibles entre les organismes vivants et leurs milieux de vie. Elle ouvre ainsi l’unité pure de la transaction vers sa capitalisation possible dans un faux infini qui prétend par l’abstrait pur organiser le monde social et politique autour de lui. L’argent-roi est ici le « spectrum », le grand « Nihil », l’outil de la guerre économique ou bien la loi d’invariance neutre qui sanctionne une fausse médiation entre un fétiche-valeur et l’objet ou le service que j’achète ; il est l’instrument d’une mise à mort de la relation humaine ordinaire. Quand grandit la présence-absence de l’argent, grandit en même temps la solitude de l’existence d’un individu atomisé par l’échange. Et son côté abstrait et impitoyable recouvre la possibilité de toujours régler nos relations avec autrui sur le mode de l’abstraction pure séparé de nos seuls intérêts véritables et concrets.

Opérateur d’interfaces, de capitalisation et d’abstraction, l’unité-argent enferme le consommateur dans une explication-fétiche de ses rapports au monde i.e. une même projection délirante dans une dimension occulte, abstraite et ultime, un échangeur magique, dans lequel vont se redéployer toutes les fins visées de ses interactions sociales ordinaires. L’inhumanité et l’artificialité de l’argent proviennent d’une même invention tragique de la forme de vie capitaliste qui est censément comprendre en elle-même l’unité abstraite de transaction, l’étalon-mesure du marché économique et financier. Et le visage concentré sur l’interface de commande ne dit plus rien, plus rien d’expressifs ne transparaît ici, maintenant, dans un présent vivant – il s’agit seulement de commander et recevoir, exécuter une opération de calcul froide et abstraite à l’aide de scanners, de puces informatiques et de codes-barres ; calculer ses pertes, ses mérites supposés et ses gains en future promotion. Et toute cette dimension fantôme et spectrale est celle des opérations bancaires de transaction sur un marché économique ; opérations abstraites exécutées par des agents-opérateurs et des agentes-opératrices, consommateurs et consommatrices idéel.les, expulsé.es de leurs expériences immédiates de la vie. L’immatérialité de la transaction dans un monde marchand capitaliste s’oppose à la communication de l’expérience vécue, à l’expression des corps et des psychés et à l’incarnation des pensées et aux histoires singulières des vivant.es.

Qu’aurions nous à perdre si l’argent disparaissait, si le système marchand global d’échanges et de transactions venait à s’effondrer sur lui-même ? N’est-ce pas l’ultime espérance et la voie possible et inespérée vers le retour au seul monde concret, de la vie physique et psychique, toute cette promesse de la destruction du fétiche de l’argent et de ses outres-mondes infiniment multiples dans chaque âme asservie … Devenu semblable à une religion personnelle – un mantra ou un talisman – le fétiche de la monnaie a envahit tous les actes les plus simples de la vie ordinaire. L’argent comme unité de codage juridique et de comptage économique traduit le monde vivant pour nous, en chiffres, en pertes, en gains tout cela, rationalisés dans une arithmétique du contrôle et de la décision … En rendant cette seule vie invivable et insupportable, capturée par les figures du spectre-argent, les individualités humaines tombent en miettes et en poussières, leurs envies de vivre s’estompent et disparaissent au bénéfice de la mécanique de l’échange et de l’abstraction.

Craindre l’objet-fétiche-argent, avoir peur de la dimension abstraite, morte et inerte, qu’emmène l’argent n’est qu’une expression naturelle et instinctive qui indique une bonne santé morale et physique. Car l’argent répond d’abord à un besoin irrationnel de contrôle des mérites supposés et des désirs de l’individu. Il nous donne l’accès extraordinaire comme une clé intime à un monde de valeurs occulte séparé de nos interactions sociales ordinaires. Est-il encore possible de le refuser ou de le nier, par une négation vivante et passionnée pour revivre et retisser des liens sociaux ordinaires dans une communauté humaine ? Comment se séparer d’un monde ou d’une forme de vie capitaliste qui détruit les parts les plus belles de nous-même, la solidarité instinctive et active, l’empathie pour un autre différent et loin de nous, la construction de liens sociaux et spirituels qui vont dans le sens de la vie comme puissance de transformation et d’incarnation ?

Fragments d’un monde détruit – 111

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