« Et quand d’autres, autant et plus que lui,
Auront à leur lumière incendié la terre
Et fait crier l’airain des portes du mystère,
Après combien de jours, combien de nuits,
combien de cris poussés vers le néant de tout
Combien de vœux défunts, de volontés à bout
Et d’océans mauvais qui rejettent les sondes –
Viendra l’instant où tant d’efforts savants et ingénus,
Tant de cerveaux tendus vers l’inconnu,
Quand même auront bâtit sur des bases profondes
Et s’élançant au ciel la synthèse des mondes !
C’est la maison de la science au loin dardée
Par à travers les faits jusqu’aux fixes idées. »Émile Verhaeren, « La recherche » in « Les villes tentaculaires », Préface de Maurice Piron, p.148-151, Gallimard, 1982.
Les papillons à minuit virevoltent sous les nuages,
leurs ailes bleues et rouges frayent dans l’obscurité,
et on les voit fragiles puissances, dévorant la nuit,
et l’œil de l’insecte aux fragments lumineux,
regarde à l’extérieur de la vitre-écran,
là où dardent les rayons du soleil électrique,
et tu es pris dans le faisceau du rêve ; corps et âmes,
dirigés par les mécaniques froides et sculptées,
l’index qui plonge dans le ciel noir liquide,
perce le voile des illusions massives, inquiètes,
et les cerveaux branchés sur la console, font un curieux bruit,
un tressautement de nerfs connectés,
dans la musique bleue et vide de l’éther,
des crépitements d’ordinateurs, des armoires clignotent,
il n y’ a rien d’autres qu’ici, dans le complexe des cages,
la clim puissance mille, l’architecture dirigiste,
et les foules ont des ventres durs, affamés,
leur alphabet militaire ; codes barres et plastiques,
a tout codifié dans la ville forteresse, cette immensité bruyante,
les supermarchés aux couleurs pastels et mortes,
où tout est exposé, aligné, droit, classé, kilométrique,
abritent ces foules d’humain.es qui achètent,
jour après jour, reviennent, lisent les codes-barres et rachètent,
et le goût dans ta bouche est celui du sang froid,
toi voyageur égaré dans la ville immense,
tu goûteras le sang des animaux élevés dans les cavernes, par milliers,
pour nourrir les étalages sous les flash des frigos …
Il fait chaud dehors, la brûlure du soleil sur la peau,
même vêtue des robes légères, liquides,
les thermomètres fondent en plein midi,
il faut rester parmi les intérieurs-machines,
protégés des rayons du soleil,
qui percent, soumettent et détruisent les corps,
sur le mur des trépassés, il y a l’image du grand pitre-clown,
maquillé des traces de lumières d’eaux bleues et blanches,
La Nation toute entière pliée à ses pieds de géant,
les feuilles d’une électronique souple, diffusent des nouvelles,
fraîches et joyeuses, bondissantes de part et d’autres,
des galeries multicolores, des hologrammes, et des visions augmentées,
les femmes sont belles, légères et maquillées,
les hommes vont et viennent pris dans leurs occupations,
beaucoup font du bruit avec leur rêveur portatif,
ce petit objet rectangle, qui branché dans les oreilles,
diffuse du son, des touchers et des images,
les doubles sont légions, ils s’agitent dans leurs vacarmes intérieurs,
chacun.e emmène avec soi le monde entier,
et la dictature du rêve et du plaisir est parfaite,
octogone du pouvoir et bâtisses fières du gouvernement
trônent dans la vie des machines, virtualité de l’espèce ..
Dehors, plus rien n’est possible, le soleil est massif,
l’immensité du feu a tout recouvert …
Dedans c’est la foire aux illuminés, aux calculs d’hypothécaires,
l’hypnose du vieux smart-phone, la couleur translucide de l’âme,
cet abîme personnel, liquéfiant, nouveau et promettant,
dans lequel plonge à tout moment les cerveaux fatigués,
Risquer, parier, jouer à n’en plus finir,
s’épuiser jusqu’à extinction de conscience, mort cérébral,
danser avec les spectres physico-symboliques,
danser la danse débile, la forme ambiante de la survie,
chercher le moteur de la sensation pure,
l’instant minute de décharge motrice, d’excitation nerveuse,
et toutes les aides chimiques sont bonnes à prendre,
neuro-flash, psycholeptique, neuroleptique, drogues de synthèse,
car branchés sur le rêve médium en permanence,
les survivants font masses et creusent de nouveaux motifs,
dans la mine d’or de l’imagination, la volonté de puissance,
la net-culture est passée maîtresse des lieux et du temps …
Et tu vis là, avec nous, avec eux, dans ce monde d’enfermé.es,
tu rêves le rêve des machines, les images du média ultime.
MP – 30062024
