La vie brutalisée

L’un des impacts majeurs sur la construction d’un jugement politique d’un régime de discours autoritaire et de la vision néo-libérale du choix économique individuel qui exploitent les armes rhétoriques du déni du réel et de l’enfermement de tous les débats dans des postures stratégiques et idéologiques (désignation d’un progrès risque ou danger, calcul des coûts et des bénéfices de l’action pour soi, repli sur le confort des identités essentielles, négation du rapport à la réalité …) est de toujours transformer l’autre et l’inconnu de la vie puissance, foisonnante, dangereuse en un risque possible et douloureux pour soi, un risque pour sa propre liberté qui appelle une gestion technique des risques et des opportunités. Toutes les situations de risques et d’avantages assurées pour ma propre vie doivent représenter le cœur du programme politique de l’autoritarisme car l’autorité ici, c’est d’abord et avant tout le fruit terrible de l’égo-drame ou le sujet monolithique, fixateur et dictateur, le sujet qui ne pense qu’à lui-même et sort des sphères de l’interaction sociale normale et de la vie ordinaire en société démocratique.

Construire une psychologie politique autoritaire sur cette absence de socialité, cette rupture normative dans les possibilités mêmes des rencontres par la figure auto-phage de l’égo-drame, c’est d’abord élaborer un programme idéologique rigide centré sur le moi et ses différentes projections et captations par la forme-pensée de l’idéologie, contre toutes les stratégies interactionnelles et les dynamiques d’émulation sensible, d’intelligence collective, et de passions fortes et joyeuses pour la chose publique et les voix de la démocratie comme alter-nativité de formes et de contenus de pensées, de langages, de corps et d’actions.

Ce qui est brutal ici dans la psychologie de l’autoritarisme est la forme spéciale de l’autorité supérieure qui s’impose partout ; le « voir au travers » des corps et des esprits qui scanne, vérifie, collectionne, exclut et découpe des espaces-temps de contrôle et de vérification ; l’œil-machine, scanner multilatéral, « omnivisions » de la discipline des corps, de la performance attendue et du remords coupable ; le voir, le su et l’entendre ; le langage univoque et omniscient de la société de contrôle – la scène politique majeure du XXI°siècle – , la casse de l’interrelation humaine, animale et machine, prise et assujettit comme « hostilisée », brutalisée ou répudiée à l’intérieur d’une forme de vie appauvrie du langage.

Et le corps-égo lorsqu’il est brutalisé par les conséquences d’une psychologie politique autoritaire et d’une économie mortifère, faites d’un écosystème de décisions artificielles, schématisant et « numérisables », porte le symbole «alpha » de l’effacement et l’invisibilité de ses revendications, joies et souffrances, de sa perte majeure de liberté politique. C’est la vie qui perds ainsi un ensemble de droits dans un régime de discours autoritaire par ce que les corps et la langue sont désincarnés, mutilés ou absents de la logique d’imposition des forces d’un capital économique, multi-polarisé et décisionnel. Il s’agit toujours au travers de cette dynamique d’accumulation de l’argent d’utiliser la main d’œuvre de manière optimale – ou le corps mis au travail – comme une réserve permanente d’activités, une puissance de réactions activable qui établit le rapport de forces dominants/dominés de manière subtile et diffuse dans la société.

Ce qui est brutalisé comme corps et locuteur fantomatique, « absentisé » est une capacité à se dire soi avec les autres ; une capacité rendue plus vulnérable, un corps et une langue de la différence, difforme ou hétérogène, inattendue et la possibilité du dire soi comme préhension de la rencontre et du contact sensible avec un.e autre, la capacité pour un corps et un langage à se dire eux-mêmes vivants et agissants, expressifs, lisibles par autrui, interprétables et compréhensibles dans un entrelacements d’activités humaines. Et par ce jeu de faux-reflets, d’auto-projection du même partout, l’absence de regards aimants qui font l’altérité possible, ce vouloir avoir puissance, que produisent les mécaniques d’exposition du moi de la sphère médiatique répressive, le soi-même ou le corps-soi, semble perdre de sa vitalité, de ses forces, de son travail symbolique dans les mondes de la vie ordinaire.

Il suffit bien souvent d’isoler adroitement un sujet, de surexposer un corps, pour en faire un instrument ou une fonction spéciale opérant dans un procès de mise en ordres d’une activité « inhumaine ». C’est en effet l’humanité d’un site anthropologique de la langue et du corps vivant historiquement, qui est possiblement heurté ou dérangé, rompue ou brutalisée par un méta-niveau de contrôle des réactions physiologiques, des impulsions, des stimulations sensorielles, des émotions primitives (colère, joie, tristesse et pitié).

Et la langue affaiblie par le discours politique réactionnaire, la langue idéologique asociale purement technicienne, la « langue confisquée » (Victor Klemperer) venue de l’extrême droite politique et historique, la vie même des corps mise en dangers par cette novlangue issue d’une tyrannie des moyens, des croyances dirigées, des émotions captées et des jugements bien conformes sur les choses et les êtres sensibles ; la vie et les gestes, les mots et leurs entrelacements dans la vie biologique et sociale, toute cette forme de transformation historique des sociétés se trouve comme attaquée, défigurée, rendue invisible, souffrante et lointaine. Car c’est dans cette zone de combat mouvante de la langue que les parties opposées jettent toutes leurs forces tandis que le parti post-fasciste central a déjà changé les règles du jeu politique afin d’obtenir massivement l’adhésion de l’individu, par la crainte de l’autorité sur sa propre vie fuyante dans l’égo-drame de la de la conscience de soi. Le Je ici et maintenant n’existe plus dans la supervision réactionnaire et conservatrice autrement que comme une subjectivité amoindrie, rendue faible, sans voix, anormale, écartée du faire sens ordinaire dans le monde vivant.

Lutter contre cette brutalité politique là, l’absence de soins, de touchers ou de regards, l’absence de réponses, le refus violent et systématique de la langue de la subjectivité créatrice, libre et ouverte, maître d’elle-même ; combattre les formes du spectre « Nihil », ce rien du langage tacticien, politicien qui n’a pas de compte à rendre vis à vis de la réalité organique, sociale et politique des vivant.es, c’est avant tout créer dans la langue humaine par les frictions des corps vivants, des réseaux de machines, des animaux étonnants et sensibles et des morts de l’histoire, les moyens d’expression multiples, désordonnés, libres, qui conviennent à l’expression de la liberté, de la solidarité des groupes, des collectifs politiques, des Institutions, ; l’expression du soin ordinaire, de l’entraide et de la justice dans une politique des vivant.es et pour leurs libertés.

Ainsi former ensemble à l’intérieur de la langue des noyaux de résistances, de revendications, de de-fixations des voix et des corps vis à vis de la langue officielle du pouvoir autoritaire ; former le plus grand nombre d’individualités et de subjectivités libres, créatrices et différentes à l’éducation à la libre invention du langage, à la désobéissance civile, à la génération de ses formes réincarnées – poétique, éthique et politique – pour développer les capacités expressives originales de chacune et chacun, va devenir un enjeu historique et anthropologique central de la forme de vie démocratique telle qu’elle peut résister ou advenir au XXI° siècle.

Fragments d’un monde détruit – 124

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