Le cercle ultime

« On me parle de mots, mais il ne s’agit pas de mots, il s’agit de la durée de l’esprit.
Cette écorce de mots qui tombe, il ne faut pas s’imaginer que l’âme n’y soit pas impliquée. A côté de l’esprit, il y a la vie, il y a l’être humain dans le cercle duquel cet esprit tourne, relié avec lui par une multitude de fils. »

Antonin Artaud, « Fragments d’un journal d’enfer » in « L’ombilic des limbes : suivi de le Pèse-nerfs et autres textes », p.124, [1927], Gallimard, 1968.

Coloured plates from Gautier D’Agoty’s Essai d’Anatomie (1745)

Tu rentres craintives dans cette salle aux lumières pourpres,
et ton bras s’ouvre pour désigner l’alignement des machines,
des halos bleus fluorescents flottent devant chaque écran,
les câblent qui percent l’intérieur des têtes encagoulées,
remuent comme des serpents froids, mouvants, électriques,
de grands blocs d’énergies noires et mauves, grésillent tout au fonds,
avec par intermittences, des nappes d’arrière-plans sonores,

tes pas sont doux, légers et graves, pourtant au milieu de nulle part,
et rien ni personne ne te regarde ici, là, dans ce précipice,
toutes leurs pensées ont muées en signaux d’alarmes,
et voyagent à l’intérieur du dispositif de connexion, biotechnologique et quand tu veux prononcer quelques mots, debout, solennelle, aucun mot ne te parviens à l’esprit dans cet univers ; rien, nichts, nada, c’est la nuit profonde et lente, la tâche d’obscurité qui s’est partout répandue, la tumeur muette qui avale les sons, les images et les signes …

Leurs corps qui tressautent à chaque décharge venue des écrans,
ressemblent à des mannequins de cire, noirs et ors,
et les traits qui les faisaient parler ou écrire se sont peu à peu évanouis, il ne reste que le corps lisse, froids, chauve, sans fentes, ni aspérités, leurs esprits morts tiennent dans de grands yeux vitraux translucides, les accouplements auxquels ils procèdent de temps à autres, sont réglementaires, procéduriers, utiles pour exciter la matière cérébrale et la salle est maintenue à température froide, frigorifique.

Tu ne te souviens de rien d’eux-mêmes, n’ayant jamais été câblés,
et tu t’égare, étrange créature inhumaine ; belle et désordonnée,
en zigzaguant avec chaque poste-frontière, chaque îlot artificiel,
en touchant du doigt le matériel d’interconnexion synaptique,
il ne reste rien des langages du passé, ils sont oubliés, perdus et enterrés, leurs morphologies ont chuté dans les voix éteintes une à une ; bouches, lèvres, oreilles, yeux et tous ces gestes inutiles,
ne satisfont plus les grands serveurs de données …

Les codes barres activent l’instant des fréquences de position,
la cryptique de chaque organe, tient secrète l’identité nu métrique,
et l’identité n’est plus la même ; continuité corporelle, souvenirs cohérents et subjectivité, il y a seulement des traces compilées sur les banques de mémoires, qui ont besoin de supports physiques, de corps-cerveaux branchés et alignés, aussi loin que tu te souviennes, tu as toujours été hanté par ce rêve d’une interface ultime, d’une grille de cerveaux interconnectés via un réseau de machines,
du silence assourdissant qu’accompagne leurs opérations neurales cognitives … Maintenant, que tes yeux se ferment pour rentrer à l’intérieur de toi et que le passé de toutes vies, remonte, par des images folles et des musiques …

Ah l’expulsion à l’extérieur, c’est atteindre une dimension plate, lignifiant, horrible, une forme organique recomposée, exploitée, transcodée, l’indice de la subjectivité, le je ou le nous grammatical exclus du nouveau monde et quand tu éteins la lumière en glissant tes jambes dans la porte, tu ne penses pas à ceux, qui branchés en permanence alimentent les machines à stimuler, créature divine, astre des vivants, visiteuse des prisons artificielles, tu ne rêves plus qu’à ces vies, ces situations, ces expériences de contacts qui sensiblement ont remonté le flux vivant pour devenir toucher, lumières et expressions.

MP – 28122024

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