« Des jours plus durs viennent.
Le temps en sursis révocable
devient visible à l’horizon.
Tu devras bientôt lacer ta chaussure
et renvoyer les chiens dans les fermes du littoral.
Car les entrailles des poissons
ont refroidi dans le vent.
La lumière des lupins brillent chichement.
Ton regard trace dans le brouillard :
le temps en sursis révocable
devient visible à l’horizon.
Ta bien aimée de l’autre côté s’enfonce dans le sable,
il monte autour de ses cheveux flottants,
il lui coupe la parole,
il lui enjoint de se taire,
il la trouve mortelle
et disposée à l’adieu
après chaque étreinte.
Ne regarde pas en arrière.
Lace ta chaussure.
Renvoie les chiens.
Jette les poissons à la mer.
Éteins les lupins !Des jours plus durs viennent. »
Ingeborg Bachmann, « Le temps en sursis », in « Toute personne qui tombe a des ailes : poèmes 1942-1967 », [1953] p.91, Gallimard, 2015.
« Isle of the Dead » by Arnold Böcklin (1880-1886) – Kunstmuseum Basel, Switzerland (original version)
Quelle est cette étendue de sel blanche, vide et nacrée ;
cette immensité de mers infinie qui tient captifs les ciels à l’horizon,
attirant les innombrables attentes et les promesses futures ?
Là où rien n’est encore décidé, tous les possibles,
au temps venu, présent, seront également possibles ;
les sels amassés des enfants pas encore nés et sans noms,
recueillis par les rituels nocturnes, les longues émissions,
de lumières denses, joyeuses et imparfaites,
par les astres sur la terre qui commandent toutes directions,
à minuit passé, survivent des restes, des lambeaux de messages,
de vieilles cités détruites, des cargaisons de vaisseaux entrouvertes,
à tous les vents trompeurs, aux noirs soleils galactiques, miroitant,
aux surfaces grises, des armées de signes alignées, réfléchissantes,
les lumières pénétrantes chaque recoin obscur,
soulignent des inclinaisons presque parfaites, des froides perspectives, il faut regarder plus loin et ne pas douter de ce qui arrive.
Faire retomber les poussières dans ce ciel blanchâtre,
marcher à l’intérieur des lieux sacrés, employer des signes,
mis à chaque poste de surveillance, de luttes et d’alertes,
les faire travailler dans ta bouche, dieu du vacarme et de l’obéissance,
en être l’instigateur, le fabricant par contrebandes et sans attaches,
ne doit pas être une torture, un artifice, un effort sans lendemains,
voir avec eux, les corps-esprits et les grandes espérances,
et ramener à soi, toutes les fabrications de rêves ainsi faites,
l’œil vertical, l’œil mondovision qui se retourne sans cesser de ne rien dire ou voir, sur lui-même, empêché, renié à l’intérieur des trames ; les bêtes lumineuses rêvant parmi les grands troupeaux de songes, ont fait passer la nuit derrière la lune et la voie lactée,
leurs filaments électriques ont changés les vagues dimensions,
les faisceaux d’or, clignotants, illuminent toutes les choses absurdes,
l’alter-nativité du monde est à ce prix de ta confiance absolue,
par ce Temps infiniment courbe, proche et distant à la fois,
car j’ai confiance en toi pays étrange ; lieu des hors lieux,
qui nous accueille pour reformer une famille aimante, gardant les traces du bonheur passé, avec les signes que montrent leurs vies, anges des liens et des langages, avec l’espoir chevillé au corps ; les lames de fond du vivant, les machines de guerre cassantes toutes les fausses prisons, envoyées comme des coups d’épée dans l’obscurité et le désespoir ; un flottement, une projection heureuse pour une génération de rêves et d’instants bien à nous.
MP – 24122024
