« L’esprit moderne est devenu de plus en plus calculateur. A l’idéal des sciences de la nature qui est de faire entrer le monde dans un modèle numérique, de réduire chacune de ses parties en formules mathématiques, correspond l’exactitude calculatrice de la vie pratique que lui a donnée l’économie monétaire ; c’est elle qui a rempli la journée de tant d’hommes occupés à évaluer, calculer, déterminer en chiffres, réduire les valeurs qualitatives en valeurs quantitatives. »
Georg Simmel, « L’exactitude des rapports » in « Les grandes villes et la vie de l’esprit suivi de sociologie des sens », p.46-49, Traduit de l’allemand par Jean-Louis Vieillard-Baron et par Frédéric Joly, [Conférence de 1902], Préface de Philippe Simay, Éditions Payot § Rivages, 2013.
Frontispice du « Léviathan » de Thomas Hobbes (1651)
Alimenter les bases aux données translucides, de signaux et de percepts, dans la lumière bleue diffuse des ordinateurs branchés par milliards, la masse électrique, le son des masques-visages penchés sur les écrans …
Voici le règne des interfaces qui connectent, alignent et séparent,
ici les murs digitaux sont partout, cassant le lien social-naturel,
ici les voix sont codées dans des champs sémantiques, gris-autonomes, emmenant dans la vitesse du calcul, les bras nus, multiples, affairés, les doigts agiles et les cerveaux tressautant sur les claviers,
jouent des musiques dramatiques, pour de grands ogres mécaniques et la danse immobile des touches, dans cette hydre multicolore,
l’anarcho-capital qui exploite les forces et tue les faibles volontés,
la société confisquée à la main des bannies, des dissident.es.
s’est liquéfiée dans l’eau noire des réseaux informatiques,
et le ressac abstrait de ces nasses vaporeuses et liquides,
bât un rythme aveugle, intense, et produit les divisions cellulaires,
aux spectacles mutiques, l’auto-dévoration de soi,
est le travail qui continue sans jamais finir, sans relâche …
Ô toi Automate, créateur des dimensions de l’exclu.e,
fabricant fier et féroce de la tension digitale, des cerveaux branchés, si les déments de tous les côtés du monde lisent la démence,
et se déforment aux contacts inertes, nombreux et mutilés,
tes armées sont bien vivantes, toutes celles, invisibles,
elles répondent aux ordres intimes, à tous ceux qui communiquent,
l’effroi solitaire, la guerre comme condition de tous contre chacun,
l’unité d’une arithmétique folle, les économies du psychisme-chaos, ont formés l’espérance fragile en un boucan d’enfer et de tragédie. Il fait si froid dans les yeux rouges des spectres,
la loupiote si proche clignote au milieu de la pièce sombre,
cette pièce glissée dans la machine à simuler où plus rien ne se situe, plus rien n’existe en propre, ici tout se joue ou se délègue,
à la capacité de réglage somme toute infinie des réseaux,
et les derniers hommes seront les vrais désespérés,
leur existence à chuté comme un ultime soleil,
dans l’océan de digits sombres, verts et noirs …
Toi Automate, constructeur/destructeur, machine à niveler, uniformiser, producteur d’âmes bon marchés à la pelle, de danses égotiques,
briseur des noyaux intimes, serveur des commerces de haines,
la puissance de séparation qui couve sous ta peau de verre,
rends toutes choses et tout êtres à l’unique présence,
fait des armes du langage, les instruments d’un affreux marchandage et ceux-là s’identifient à tout moment, dans et par un vaste écosystème,
dans ton corps de silicium, de plastiques, de cartes électroniques,
et leurs croyances à ton pouvoir de transformation est inouïe,
or les cellules sont fermées et pour beaucoup opaques,
si les âmes y sont bien rentrées, leurs bouches sont closes.
Leurs yeux bandés par un cercle d’obscurités,
ne pénètrent aucune dimension intérieure, folle ou subjective,
et leurs corps bien adaptés sont des unités prédatrices,
la sexe-propagande fonctionne toujours à merveille,
le regard est ici séparé du geste, du toucher,
la vision de la chose-écran est la pensée,
Il faut jouir de soi-même à l’instant et détruire tous les autres …
Et le temps engloutit dans Automate est un temps infini,
leurs corps sont des matières à trahison, à terminaisons,
tandis que nos corps sont finis, ils vivent et disparaissent,
dans la poussière grise et or des sables de mémoires,
et leurs systèmes nerveux sont utilisables et efficaces,
par leurs projections adaptées, les espaces de travail seront élaborés ; tout est ergonomique, la cervelle et le sang vif des bêtes à conformité et tout le sens unique d’une illusoire transaction,
fait marcher les économies, les transes-sphères.
Il s’agit d’exploiter et de faire « performer » des capacités entraînées,
aux moments opportuns, grisés par l’impact de l’œil machine,
les citoyens d’Automate accomplissent de vastes projets,
ils se connaissent comme des insectes se connaissent,
par des globules interfaces, des codes, et des mots-vignettes,
collés sur les sucres-écrans, grillés dans la lumière d’un soleil artificiel, ils alimentent les réseaux de signes et butent sur les frontières,
de leurs moi débiles, peu convaincants, leurs minables secrets secrètent …
Les frontières ici sont des ouvertures mythiques et bloquées,
rien n’existe à l’extérieur, car rien n’est prévu à l’extérieur,
et le conditionnement mortel a montré toute sa force,
la condition de l’interface comme une scène tautiste …
Expression et représentation mélangées dans la commande,
obéir et servir, voir et occulter, commander et ordonner,
sois ton petit maître arrogant, ta maîtresse servile,
à l’écosystème des traces, de l’authentique et des preuves.
Ah continent immatériel, pays d’Automate, diktat du vide et de l’alerte, partout veillent les armées ; les ordinateurs, comme armes et surveillances,
fabricants des routes, des bornes, des réglages qui empêchent toutes révoltes ; la forme de ton monde est la forme égotique et cellulaire,
elle ressemble aux prisons mentales, à l’Ego-cognition,
et tout est permis, tout se diffuse par des réseaux aux croyances d’immortels, il ne reste là, que le résidu, le corps et l’âme transis de froids et de désespoirs.
MP – 21092024
