L’errante vitesse

L’un des modes d’êtres spéciaux dans la société à contrôle faible, intense et digitale et au moteur capitalistique est de calibrer par cellules d’actions et de réactions, les gestes des individus, ceux là désignés comme unité de calcul ou chiffres supérieurs qui décident dans des éventails de choix prédéterminés. Il est de cette façon éclatée, dispersée, toujours question d’une atomisation des liens sociaux naturels dans une division parcellaire de toutes les logiques de motivation et d’interaction d’un corps et d’un milieu économique. Ici l’économie comme colonisation de tous les mondes vécus parvient à littéralement emprisonner l’homme et la femme dans un processus de large réification – chacun devenant objet d’une arithmétique puissante de la décision issu du respect absolu d’un optimum triple ; Temps, Coûts et Efforts. Chacun.e croyant être authentiquement personnel.le, individuel.le accomplit en réalité des programmes d’actions et de prévision des choix éclairés à l’aune de la conduite collective et de ses prisons psychologiques et écosystémiques.

La vitesse est ici un élément central du calcul de tout les mouvements individuels, élément ou traduction particulière de l’action qui matérialise un événement de la société de contrôle ; la rapidité de l’exécution des ordres et le silence terrifiant des voix et des corps dissidents. Nous sommes rapides comme des insectes qui dévorent leurs propres capacités d’habitation sur terre, nous sommes voués à diviser pour régner seul dans les corridors du pouvoir, nous sommes les seuls garants du modèle de vie capitaliste qui enferme et mutile les différences et les singularités de l’existence.

Peu importe ce que tu espères devenir, tu es ancré dans la forme-vitesse et ton errance parmi nous est une manière d’être, de se comporter en étant fidèle aux schémas de domination capitaliste, l’assignation à une place, une fonction, une image-symbole et une finalité fait de toi un organisme purement adapté aux mesures des systèmes de mots d’ordres ; être communicant ; tu es une figure du psycho-pouvoir, un brouillon facile, une pâte à modeler, un visage heurté, effacé, un corps inclus dans l’activité de contrôle économique et psychique des conduites collectives. Et quelle est cette errance à laquelle aboutissent les modes de vies rapides, éclatées et homogènes ? Quelles sont les armes actives dont les buts sont l’adaptation psycho-fonctionnelle des corps à un milieu économique, la large fixation de l’attention cognitive aux interactivités et distractivités techniques et asociales ?

La vitesse est ici une arme, un moyen de contrôle, une technique d’adaptation forcée, une large évidence de ce qui doit être fait chaque jour passant, chaque ligne individuelle consommant la forme capitale, accomplissant le projet d’une capitalisation de l’âme et du corps, d’une exégèse d’un pseudo-soi et de son mérite supposée à atteindre une vie supérieure. La récompense est dans la décharge pulsionnelle immédiate – et les différents onanismes et hérétiques l’ont compris depuis toujours -, aller vite et fort, tourner dans la boucle de la solitude et du silence, le soi pas encore constitué mais le moi toujours actif, encadrant de l’action, tuant toutes les rebellions.

La récompense est dans l’impression de satisfaction retirée par mon échange avec une machine à générer de la dopamine ; la maîtrise de toutes les interfaces capitales est vraiment solitaire, elle requiert une même concentration des capacités cognitives et égotiques, indifférentes aux entours matériels, spirituels, symboliques. Et ici l’entièreté de l’action correspond à la mobilisation totale des forces de l’unité de compte individu dans des sortes de compartiments de son action, la division des gestes est ici majeure, elle fait matcher ou comparer la volonté individuelle, l’absence de voix communes, avec les stimuli nombreux ou l’offre de toutes les interfaces économiques et psychiques. Diviser par cellules de contacts, par proximités et stimulation organisées, accomplir le règne capital d’une sorte de religion de l’interactivité conformationnelle, technique et ordinale constante ; être conforme, être bien aligné aux demandes de l’écosystème néolibéral, prier et rêver la nuit de performances physiques, psychiques, sexuelles, symboliques et constater que ces performances sont livrées par la dimension purement égotique du capital, sa capacité à enfermer une âme dans une prison à vie. Et si j’agis avec affection, je ne peut agir qu’avec l’affection recommandée et recommandable, car tous les autres sont pareillement seuls avec eux-mêmes, et seules la dimension con-formative et l’univocité terrifiante du capital font aboutir et donnent sens à mon interaction.

Et même les faux-intérieurs résultent de cette fabrication d’âmes mécaniques, cela signifie que l’intériorité complexe et la dimension de la subjectivité politique ne sont pas accessibles – l’économie dans sa violente colonisation du vécu, a remisée toute cela, aux rebuts de la société ; tous les restes d’une possibilité d’agir collectivement, toutes les capacités de résister à cette violence de l’unique, d’affirmer la diversité et la passion de la subjectivité sont éliminés naturellement par le fonctionnement par division et parcellisation d’une société de contrôle. Et la médiacratie dans son épouvantable logique d’exploitation de l’audience, n’arrange rien mais ne fait que renforcer cette atomisation des liens sociaux, en générant des bulles de filtrages, des prisons égotiques, des collections d’égoïsmes brutaux, pour satisfaire pleinement un modèle économique dont les formes incarnées s’insinuent partout dans chaque dialogue, dans chaque corps, dans chaque pseudo-débats … La technologie du réseau et la forme d’emprise psychique qui est le résultat de l’interactivité cognitive par interface (ordre, commande, et résultat) aboutissent à cette forme asociale incroyable, chacun.e pense alimenter un espace virtuel comme l’Internet, aucun.e ne peut contacter un.e autre, et vivre avec cet.te autre, mais tous et toutes peuvent l’auto-stimuler, survivre seul.e et perpétuer le modèle d’exploitation de toutes les capacités humaines par le corps du capital réifié, unique, absolu et qui est extrait violemment et égoïstement de toutes vies ordinaires.

Dans n’importe quelle journée du monde capital, dans la religiosité mentale et néfaste issue de la destruction des dissidences subjectives, l’univocité et la conformité rejoignent l’exécution des techniques de transparence et les modes de justification ultime de chaque action individuelle, chacun.e devant rendre des comptes, produire un rapport à soi conforme et aligné aux rapports normaux, à un pseudo-soi atrophié, limité, souffrant … La hiérarchie des âmes qui comptent et des âmes que l’on peut éliminer et renvoyer dans l’oubli du monde, permet d’identifier une masse d’inutiles, qui seront des variables d’ajustement d’une forme sociale à son milieu vivant ; les pauvres, les humbles, les étrangers, les fous et les malades seront effacés du cours de l’Histoire non pas dans une intention manifeste, explicite, mais par la résultante presque mécanique d’un écosystème économique et par une société de contrôle fort qui assure aux moi supérieurs, aristocratiques, une place, une reconnaissance et une fonction particulières, un rôle de légitimation de l’exclusion.

La proximité de ce monde capital – ce régime politique – l’égo-capitalisme que l’on croirait naturel et justifié naturellement – qui va consister à toujours faire de l’argent, un mantra, employer des explications fétiches – masquer la réalité sociale et ordinaire de la vie par des abstractions comme l’individu du choix rationnel, pour justifier l’exclusion – avec une logique théocratique doit nous indiquer les possibilités de la résistance, de la friabilité des textures sensibles du monde du dieu-argent, et des figures égotiques de la psycho-politique des sociétés de contrôle. Ainsi restaurer les dynamiques de reconnaissance dans les interactions sociales, retrouver la socialité de base, c’est à dire refaire société, sont des lignes directrices d’un projet politique et démocratique qui mise sur la subjectivité ordinaire – son respect et sa promotion – son pouvoir d’action, d’expression et d’organisation de la vie sociale.

Fragments d’un monde détruit – 133

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