Figures de dieu

« ALORS LE SCRIBE DU ZOHAR ECRIVIT
et ouvrit le réseau des veines de paroles
et introduisit du sang venu des astres
en leur gravitation invisible et embrasée
de la seule nostalgie.
Le cadavre de l’alphabet se leva de sa tombe,
ange de lettres, cristal sans âges
enclos en goutte d’eau de la Création
qui chantaient – et à travers elles on voyait
luire rubis et hyacinthe et lazurite,
au temps où les pierres étaient encore tendres
et semées comme des fleurs.
Et, tigre noir, la nuit
feulait ; et le jour à vif
se roulait de douleur
et saignait d’étincelles.

La lumière déjà était une bouche qui se taisait,
le Dieu des âmes, seule une transparence le trahissait. »

Nelly Sachs, « Le mystère a surgi du mystère Zohar ; chapitre de la création » in « Et personne n’en sait d’avantage : 1952-1957 » in « Exode et métamorphose et autres poèmes », p.243, Traduction de l’allemand par Mireille Gansel, Préface de Jean-Yves Masson, Gallimard, 2023.

Edvard Munch. Two Human Beings (The Lonely Ones). 1899.

Des discours fument dans des bocaux d’argiles et de sons,
rangés par tailles, par gestes et couleurs, les discours sont des créatura,
derrière les portes de cet enfer, seront exécutés avec eux des gestes sans fins, des gestes sans destinations, anarchiques, creusés d’amertume,
et dont les mouvements vitaux, commandés, feront tenir toute la scène,
les signes qui tombent malgré eux ou hors d’eux, par le fiel et l’électricité,
sur les dalles en marbre au pied des murs immenses des cités immobiles,
là où se tiennent les sœurs ennemies, terrifiantes ; la vie et la mort …

Et il y a quelque chose de faussement rassurant de voir les lettres écrites,
briller droites, coupantes le fil des nuits meurtries du destin,
les lettres aux alphabets noircis dans la terreur des corps,
jamais l’oubli ne se fait, la mort liquide remonte par tous les mots,
et dans la vision des intérieurs projetés là dans le carré blanc,
remuent des bêtes étranges, des noirs éclairs, des lions,
aux crinières dorées, à l’œil précis, et aux mâchoires toujours ouvertes,
des silhouettes d’enfants bien rigides qui défilent en paix, aux bruits du crépuscule,

Il fait froid et vide dans ta gorge ouverte, la poitrine bleue liquide,
de l’animal effrayé par le vent glacial, à l’orée d’une vaste forêt qui avance,
le sang qui remue l’illusion d’être présents, le fracas des organes,
cette vie qui s’est absentée loin en arrière, ne fait que passer
dans les souvenirs éphémères, il faut que le temps revienne à soi, pour soi,
que le temps fasse sa triste affaire, pour remuer à nouveau les esprits,
qu’il ne cesse pas de s’incarner dans nos mémoires,
les secondes qui passent contiennent des cris et des rêves,

et les lettres sont des lettres de feu et d’histoires,
singulières et universelles, déchirantes et ramenant la force vitale au milieu, au creux des souffles de respiration et de belles étreintes,
les corps à corps sont légions, l’a-mourir, la liaison fatale,
et je m’attends à ce que tu viennes, me prendre sous tes ailes,
nous volerons le feu dans l’âtre, creuserons le passage par les ciels …
Ah cette morne destinée, l’illusion qui se dissipe, et le chemin de la respiration si court, toi mon ange d’obscurités, qui, dangereux, flotte dans chaque recoin du monde,

l’ange des chambres vides, par les regards comme des astres mobiles,
il semble que tu ne souffres pas des rayons aiguisés du soleil,
qui assèchent les cœurs et font refluer l’esprit plus loin,
par ton voyage dans l’âme suprême, dans le vouloir-puissance,
c’est la vie qui se projette partout, la lumière noire de la vie,
et la beauté presque irréelle des corps des femmes et des hommes,
comme une touche délicate, subtile, une sculpture des vivants, un ailleurs,
comme si l’enfant prodige renaissait enfin en toi …

et les contraires ont des forces sans restes, sans rien autour,
des évidences terminales, la douleur et la joie, la peur et le rire,
la puissance vitale qui rayonne sans blesser ni corrompre,
et la musique de tes yeux qui résonne dans le silence …
Ah le visage de l’être aimé, ce territoire accueillant bien à soi,
des milliers de lignes, de chemins, de douceurs,
qui dessinent et protègent de la violence bête, floue, de l’indifférence,
les forces opposées forment des nœuds, des graphes comme des merveilles,

par la fenêtre du ciel en vitreuse fonction, la pluie arrive,
la pluie d’âmes liées, enchaînées, au cœur des cités,
et qui tressautent dans les corps, les chairs blessées,
cités étranges et mortelles, remplies d’avenues croisées, de milliers de voitures, de maisons toutes droites, idiotes et d’immeubles sans têtes,
toute cette eau divine qui fait pousser les plantes, les fleurs,
l’eau rouge et l’a-mourir aux découpes belles et ultimes,
ah toutes les silhouettes humaines qui se pressent, les bêtes vivantes qui survivent …

Sont passées ici et là, par ces chemins abrupts de la perfection,
ici l’exigeante morale a un prix, celui de la liberté rendue à soi,
et chacun.e est seul.e à prendre ce chemin intérieur qui l’élève ..
Merci toi liberté de tout rapports, solitudes froides, si extrêmes,
merci d’ouvrir les voix et faire marquer dans la terre, les empreintes ;
la terre du passé, la terre du futur, le présent qui contrôle, à chaque lettre creusée et donne les fruits merveilleux, la libre offense, la conversation,
l’éloge de l’ultime désir ; comprendre et aimer, soi, l’autre.

MP – 13092024

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