Euphoria / Dystopia

« L’île d’Utopie, en sa partie moyenne, et c’est là qu’elle est le plus large, s’étend sur deux cents milles, puis se rétrécit progressivement et symétriquement pour finir en pointe aux deux bouts. Ceux-ci, qui ont l’air tracés au compas sur une longueur de cinq cents milles, donnent à toute l’île l’aspect d’un croissant de lune. »

Thomas More, « Livre second » in « L’Utopie », [1516], p.137, Flammarion, 1987.

A ce voyage immobile, sur les terres aux signes gelés,
à marcher légèrement sur les toiles toutes neuves,
traquant les signaux faibles, les sons, les vacarmes intérieurs,
dressant la liste des refus noirs et sanglants,
quel étrange amour aérien, signifiant, si important,
est venu combler les trous de ton absence,

quel navire fantastique, ce vaisseau des spectres et des lueurs,
brillantes au fond du destin ferme, attaché pour chaque geste,
allant de ci de là, attiré par les nuages et les étoiles,
fendant les vagues brutales, que forme le géant-monde,
cette chose unique que je tient, fragile, ailée, gracieuse,
qui transforme l’existence en de savantes prières,

Elle est là cette île aux miracles, vierge de ses entours,
l’étrangère explorée là, comme posée dans le désespoir-océan,
Vieil océan où surnagent les brutes, les fantômes,
Tout ceux qui s’estimant heureux, pillent, tuent, et consomment,
et transforment l’horizon, en un amas d’objets, vains, périssables,
aux lents mécanismes froids et cruels,

Quelle est cette méthode merveilleuse, cette féroce critique,
qui par l’existence d’un pays imaginaire, une terre de contrastes,
rend toutes les choses savoureuses, pleines et entières,
ce goût métallique du sang qui s’enfuit par la nuit,
la nuit folle, aventureuse, le rêve de ta nuit,
et ces fleurs que ton image dépose dans les souvenirs.

Ah ce flux harassant de machines, qu’elles roulent, cassent, ou volent,
ou nagent, ou bien encore répondent, très binaires,
ces automates précis, pointilleux qui habitent cette immensité,
et leurs figures d’outre-mondes, leurs dérisoires luttes,
contre l’entropie des forces, le mouvement furieux des marées,
de la vie toute puissante, ressemblent à deux gouttes,
du sang bleu du soleil …

et la mort habile, érigée en codes-barres et hiérarchies,
que détaillent avec précautions, les programmes,
ces listes d’instructions infinies, déroulant des ordres,
qui répond ici bas, de ces frontières de forces ?
Comment les franchir, sans plonger l’humaine condition dans l’abîme ?
Qui peut encore dire, « je ne sais pas », « je ne peux pas » ?

L’écran noir, infiniment multiple, qui projette le mental des monstres,
et l’esprit blessé, qui accueille l’intensité de leurs cris.
Toute cette immense terreur qui loge dans les corps,
la psyché agissante dans l’auto-destruction,
les armes et les rhéteurs conduit vers leurs suicides.

Marcher sur la ligne, en funambule adroit, sans jamais tomber,
ni dans le monde des machines, ni dans celui du rêve,
sur les plages de l’île de l’enfance, des oiseaux encore vivants,
volettent doucement en se mouillant dans la mer,
leurs chants est d’une infinie douceur,
leurs ailes glissent à l’épure dans le bleu-sauvage,

et la musique des complexes froids, retentissante ; la musique de l’industrie,
est derrière nous en arrière-plan, comme une présence,
et dans ce rythme-machine, qui se bât, détruit et saigne,
se voit le monde déchiré en deux, cette immense lutte de systèmes,
qui découpe en une arête brûlante, par le feu et le ciel,
la soie rose et violette, de ta chair nue, offerte.

Cette lutte a noircie le cœur des rêveurs, de grands soucis,
faisant d’eux des montreurs de marionnettes ou des trieurs de signes,
à la solde des capitaines, des corporations, des circuits,
d’objets mornes, de communications peureuses et mises en ordres,
de grands tableaux de bétons coulés dans leurs âmes,
uniformes, laides et dont le regard ne voit plus rien.

Mais s’allier à l’automatique pression des forces,
sortir du néant, du consommable, devenir plus grand, plus fragile,
par la sensibilité des alliages, des vies précieuses,
au bout desquelles rutilent des lumières, des films,
et tout cette espérance de leur tissu indissoluble,
peut-elle nourrir encore ton cœur angoissé ?

L’île merveilleuse est là bas, au loin, l’île de l’Utopie,
ici bas, survient ce monde externe, mécanique, affreux,
et toutes les ombres détaillées de ce monde survivent pour cette île,
elles font d’elles cette étoile brillante, fixée haut dans nos mémoires,
guidant les obstiné.es, les faibles, les extrémistes,
tous les songes de la liberté, ce contraste-lumière, cette ironie, ce rêve d’ailleurs.

MP – 03032023

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