Dans cette intrication de deux logiques de transformation venues d’une capacité démocratique de changement et d’une technique de répression de régimes capitalistes autoritaires, ce qui est en jeu – le drame historique – est notre possibilité de comprendre et de pénétrer une forme de vie différente de la nôtre. Par l’emploi d’une méthode de comparaison radicale (Sociétés de Contrôle / Sociétés démocratiques), il est possible d’interroger les limites ou les têtes de pont au delà desquelles une société particulière bascule d’un monde à l’autre. La pertinence philosophique de cette méthode qui va consister à décrire les inter-activités de formes esthétiques, politiques, sociales entre plusieurs situations de jeux et de rencontres entre humains et vivants, rappelle combien les descriptions fines du psycho-pouvoir – celui qui s’exerce par une technique d’emprise massive sur le psychisme privé – au moyen de la présentation d’une expérience politique radicale (SdC) ouvre un horizon de possibilités de changements sociaux, économiques et politiques au XXI°siècle.
Décrire toutes les extrémités et les intensités dramatiques d’une société dominante permet d’entrer progressivement dans une conception du monde très particulière, chausser les lunettes d’une rationalité stratégique instrumentale – toute cette forme de représentation des acteurs générant des actes sociaux, des émotions, des désirs et des objets spécifiques – et comprendre peu à peu cette construction sociale, majoritaire et exclusive, bâtit autour d’une norme générale imposée (la recherche de profits et le chacun pour soi) et d’une mesure spécifique (l’argent comme unité pure de calcul, de comptage des forces, de traduction du mérite par le travail et valeur d’échange occultant nos interactions de tous les jours). Ce fonctionnement capitalistique du monde est caractérisé par l’emploi des individus-hommes, enfants ou femmes comme capacités monnayables, facteurs numériques de travail et d’épuisement. L’allocation performante de ressources (symboliques, matérielles, organiques) captées par une dimension privative du monde – ma satisfaction personnelle – permet l’exploitation quasi-infinie des forces cognitives, sociales et physiques au travail.
Les collections d’âmes mécaniques de ce monde économique dominant sont celles qui réduites à l’exposition continue de leurs forces d’incarnation par des corps dans des sociétés privées pour une rémunération donnée, sont aliénées par une causalité externe qui pèse sur elles, une mise en ordre de leurs expressions, de leurs vies et leurs subjectivités. Ainsi explorer lentement cette forme de vie capitaliste exige une méthode et une direction d’agir précises basées sur une description complexe des moyens sociaux mis en œuvre par ce monde pour exister quasi-universellement partout, sur et dans la planète-monde. Comment cette forme de vie si spéciale et soit disant naturelle fait-elle par cette nécessité mythique, pour pérenniser et imposer avec violence et habileté, un modèle social fait de situations multiples qui reproduisent un style de vie et un imaginaire bien spécifique ? La double caractérisation des normes et des valeurs de la société de contrôle de type capitaliste doit permettre cette description de la métaphysique globale du monde historique de l’économie capitaliste.
Sommes nous capables de décrire les conséquences mortifères de ce modèle économique d’exploitation des forces de travail et d ‘abstraction fétiche par la marchandise sur nos aspirations simples au bonheur et au bien vivre ensemble ? Là aussi, c’est par la prise de conscience globale, continue et émancipatrice de nos dépendances fortes envers cet écosystème qui détruit et corrompt par la fatigue, le repli sur soi et l’épuisement que nous sommes capables progressivement d’inventer le monde de demain. Nous devons alors décrire les contextes des interactions quotidiennes, innombrables avec le monde du néo-libéralisme actuel, c’est à dire rendre compte du sens des actions pour les agents dont la vie subjective est comme prise, coulée dans des accords implicites et particuliers sur des valeurs et des normes. Nous devons aussi décrire les conditions d’arrière-plan (cultures, émotions, dispositions, perceptions et motivations) qui amènent ces agents à adopter un certain type de conduites et à formuler certains groupes de jugements évaluatifs caractéristiques de cette société.
L’opposition un peu binaire des forces (capitalistes / socialistes) est néanmoins un moteur de transformation historique de mondes étroitement reliés, qui agit par la méthode de la comparaison radicale d’un bords à l’autre, pour faire émerger une conscience nouvelle de nos vulnérabilités, nos limitations organiques, matérielles ou symboliques et nos besoins réels. Et c’est par l’outil de la fiction méthodologique qui amène au réel des possibilités d’expressions nouvelles, mieux adaptées à la naturalité du monde qui vient, que nous devenons capables de voir et d’entendre le monde et ses risques de destruction tels qu’ils sont et non tels que la vision économique capitaliste exclusive nous le fait voir. L’incommensurable constaté entre deux formes de vie ne doit pas empêcher l’interactivité difficile mais essentielle entre des situations de vie prises dans des arrières-plans spécifiques. Ainsi, repérer des expressions primitives universelles comme la peur, la douleur, la pitié ou la joie, doit permettre l’intercompréhension et la mutualisation des forces des vivants, dont les formes de vie sont, de manière immanente, reliées à une dimension biologique et anthropologique ; tous les faits de la vie qui nous importe et qui compte pour nous.
Fragments d’un monde détruit – 55
