L’instant éternel

« Ce qui est vrai n’attend pas l’expédition de prédateurs
où pour toi peut-être tout est en jeu.
Tu es sa proie, quand s’ouvrent tes plaies,
rien ne t’attaque qui ne te trahisse en fait.

Arrive la lune et ses cruches de fiel.
Alors bois ton calice. La nuit tombe amère.
Dans les plumes des pigeons floconne la lie,
tant qu’une branche n’est pas mise à l’abri.


Tu es prisonnier du monde, de chaînes encombré,
mais ce qui est vrai trace des fissures dans le mur.
Tu veilles et guettes ce qui est juste dans l’obscurité,
tourné vers l’issue inconnue. »

Ingeborg Bachmann, « Ce qui est vrai » » in « Invocation de la grande ours» [1956], « Toute personne qui tombe a des ailes : Poèmes 1942-1967 », p.323-324, Traduit de l’allemand par Françoise Rétif, Gallimard, 2015.

Je t’ai vu marchant seul vers la porte dans la lumière,
avec ton allure de vieux sage et ce regard perçant,
et les années que tu portes comme un habit monstrueux,
qui pèse, assombrit ton visage et alourdit ta silhouette,
humain presque effacé, lointain, si proche et multiple,

En franchir le seuil est comme jeter l’ancre des jours,
ailleurs, dans un silence absolu, un sépulcre,
pour ne jamais plus revenir,
et remplir de souvenirs, les vivants tout autour,
Seras-tu là, avec nous et par les signes, à jamais ?

Nous parler, nous les vivants, montrer ce que nous aimions,
offrir au vent ton visage et tes yeux-miroirs,
caresser le rêve des enfants et les corps des autres,
par la mémoire traversée, échouée sur le sable,
toute cette eau sale venue des marées ultimes.

Quelle masse de gestes précis, calibrés, as tu accomplit ?
Les innombrables gestes dérisoires et quotidiens,
des signes-automates réglés en papier carbone.
Se lever, marcher, rire, jouer, respirer ou pleurer,
il n y’ a que ton empreinte qui perce l’obscurité,

des jours qui s’enfuient dans les nuages bleus et roses,
et le soleil noir brûlant a envahit tout l’horizon,
mélancolie et désir de sommeil lourd, infini,
sont devenus des arêtes dorsales, des fondements de la vie,
et la quête effrénée de plaisirs si éphémères,

n’est plus rien qu’illusions et promesses non tenues,
la pierre et l’eau broyées sous le poids des regrets,
dans cette rivière des consciences familières,
quelle étincelle rallume la flamme des souvenirs ?
Quelle force là présente, tient debout le corps défunt ?

Quand l’âme du soir, vagabonde, et doucement décline,
le corps fatigué, pressé d’aller enfin au repos,
ne sait plus rien faire, ici bas, rien tenir fermement,
ni contact, ni promesses, ni espérances,
sa destination est cette demeure sans nom,

la terre meuble froissée de fougères, de racines et d’insectes,
que tu peux caresser et dont tu sent la vie immense,
l’essence des choses enfin détruite, réduite en poussières,
et tout l’abri protecteur de la terre, sa délicate maison,
bâtit par les arbres, les feuillages, les fleurs,

Et avant la fin, avant l’exil de ton Esprit,
tu m’as rappelé cette créature, fragile, si petite,
qui, au crépuscule, s’est posée doucement sur ton épaule,
un signe du temps qui s’arrête et ta joie très grande,
a brisé le cœur de l’horloge, son rythme mécanique soudain figé,
pour transformer en onde sonore, musicale, multicolore,

les ailes de son chroma-réflexe, le spectre de ses couleurs.
Capturé par une vision douce, un repos pour l’Esprit,
toute la fragilité du monde, tenue au creux d’une paume délicate,
doucement, seule et inutile, nous rappelle l’instant créé du monde.
Cette métamorphose des forces, au-delà du disponible, du fabriqué,
tient la vie en un instant unique, par l’émotion du vivant.

MP – 17032023

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *