La terreur d’exister

En survivants dans un régime psychologique et politique répressif, les individualités ne parviennent plus à exister concrètement et pleinement ; exercer leurs droits d’expression, agir en conformité avec leurs croyances, leurs consciences, être en capacité de nourrir des intentions, propres, spécifiques, et libres sur et dans le monde. Par la technique de l’emprise psychique collective, comme c’est le cas en Chine, en Afghanistan, en Russie ou en Iran, la population est réprimée à de multiples endroits et réduite suivant les intentions du pouvoir, à une masse d’unités-individus informe ou conforme, serviable et sans visages, sans subjectivités différentes, aux pseudo-consciences réduites à n’être que des chambres d’écho et d’enregistrement d’une politique autoritaire.

L’isolement du dissident, la déportation de mineurs à l’ethnie étrangère (la Chine et le Tibet – la Russie et l’Ukraine), la destruction des droits à l’éducation et à la vie ordinaire même des jeunes filles (Iran, Afghanistan), la construction d’un langage-écran idéologique qui va consister à supprimer le sens des mots et les occasions de consciences liées, sont les instruments d’une violence d’État qui cherche à installer dans le psychisme privé, l’idée paniquante d’une insécurité fondamentale. Ainsi, chaque jour, dans ces régimes de discours autoritaires, la perception de soi, de sa propre capacité à agir, de ses intentions est travaillée au corps par le système asocial répressif. A chaque moment, une arrestation devient possible, chaque futur envisagé étant déjà contaminé par une intentionnalité collective qui n’est pas celle en propre de l’individu.

Survivre dans ces régimes doit faire appel à beaucoup de courage, d’intégrité et de probité alors qu’une révolte silencieuse contre cette vie affaiblie par le pouvoir, dans sa propre conscience et dans pareil milieu politique et psychologique est épuisante et si difficile. La guerre de l’information, le contrôle de tous les médias d’opposition ne doit pas faire oublier l’impact des technologies de réseaux trans-nations, qui par l’Internet et la culture historique mondiale (le livre, le film, la musique, la série ou bien le théâtre, la comédie et toute la culture du vivant) donnent cette ouverture critique possible aux Esprits encagés. De cette manière pathologique le régime opère sur les individualités au moyen d’un phénomène de dissociation mentale qui ouvre la question de la capacité à dire et à faire contre lui. Si tout ce qui existe n’est pas ce qui existe pour un soi, nié, refusé ou opprimé, c’est parce que je dois continuer à vivre au cœur d’un système de mort, c’est parce que la tendance naturelle à vouloir vivre creuse toujours un chemin dans les interstices du psycho-pouvoir.

La fuite impossible, le courage de rester au pays et d’exercer sa liberté de conscience, être en exil même chez soi, apparaissent comme des conduites exemplaires qui montrent la possibilité d’une sur-vie dans un régime autoritaire. Le propre de ces régimes est d’employer la force physique et psychologique brute afin de décourager toutes formes d’oppositions. Et cette technique de conservation du pouvoir se construit partout et à tout moment, lors de situations apparemment les plus banales ; à chaque instant l’idéo-drame du pouvoir est là, incarnée, tout autour de soi. Et les archétypes de la terreur s’expriment dans chaque rapport humain ordinaire. Même les choses physiques sont pénétrées par la technique du pouvoir officiel qui va indiquer une certaine manipulation des objets et pas une autre.

Par exemple, un smartphone est utilisé pour suivre l’actualité du leader ou des guides suprêmes, certaines nourriture sont interdites, certains loisirs sont recommandés et pas d’autres, des livres sont censurés, des films et des réalisateurs bannis ou condamnés, des attitudes, des croyances, des émotions, des désirs ou des habits sont interdits également ; tout cet arrière-plan in-humain accompagne les incarnations multiples du pouvoir autoritaire. Il est remarquable de constater la présence de ce que l’on peut nommer « psycho-pouvoir » en référence à une technique d’emprise psychique collective, cette omniprésence d’une politique répressive, parce que justement, ce type de pouvoir d’agression et de contrôle touche à la psychologie des masses et aux meilleures techniques d’orientation des conduites de masse par la peur, la délation et la corruption.

Lutter contre ces mécanismes d’emprises psychiques devient difficile quand rien ne filtre du dehors, quand le dehors même a cessé d’exister pour soi ; ni éducation, ni livres interdits, ni films de propagandes des ennemis de la nation, ni séries immorales et occidentalisées, ni musiques de mécréants et de faibles. Toutes ces formes de représentations alternatives du monde deviennent aveugles, ici et maintenant, et s’obscurcissent pour se resserrer violemment dans la noirceur d’une vision unique et bicéphale du monde ; nous contre l’ennemi étranger. L’univocité de la terreur d’exister, la voix unique de son maître, le même corps répliqué à l’infinie dans l’illusion d’une authenticité d’attitudes et de croyances, mesurable et testable selon une norme unique ; univocité et authenticité ; ce sont là des caractéristiques importantes et supérieures du système asocial autoritaire à l’œuvre au XXI°siècle.

Fragments d’un monde détruit – 56

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