Tragique idole

« A présent laissez-moi, je vais seul.
Je sortirai, car j’ai affaire : un insecte m’attend pour traiter. Je me fais joie
du gros œil à facettes : anguleux, imprévu,
comme le fruit du cyprès.
Ou bien j’ai une alliance avec les pierres veinées-bleu ; et vous me laissez également,
assis, dans l’amitié de mes genoux. »

Saint-John Perse, « Éloges » in « Éloges suivi de La Gloire des Rois, Anabase, Exil », [1908], p.68, Gallimard, 1960.

Quand l’Esprit bute et se cogne sur ses limites,
celles fabriquées à la chaîne, lors d’un montage obscur de matières,
qui indiquent folles, de vraies-fausses directions,
qui plongent dans l’envers de cet habit du rien,
ce kaléidoscope froid qui aspire comme une ombre tous nos signes,

Ah les furieuses petites lettres seules, folles, à la cavalcade,
descendent en rangs bien serrés au sous-sol,
dans ce fatras immense, couchées sur la feuille,
le tunnel dans ta conscience, pleine de nuits ramassées,
s’est rempli du temps qui ne passe plus.

Et le silence au goût amer, s’évanouit plus loin qu’hier et demain,
dans ce présent qui fixe et contrôle les mises en séries,
quand tu lis concentrés, avec attention, tu attends,
que s’accomplissent les promesses et le contact.
Souviens toi de tous ces jours fuyants,

parmi les ombres qui dansent et voilent tes yeux,
les ombres du grand monstre-nihil, ce soleil dardant d’illusions,
fixé bien en haut du ciel rouge de ta mémoire,
et tout cela dégouline, comme une pluie transparente,
de signaux aiguisés et de sels de créatures très fières.

Humain, as-tu peur du signe-fixe et de l’image répétée, inerte,
qui brisent tes relations ordinaires au monde,
regarde plus loin que ton œil-cyclope,
celui qui bât unique, aux grands cils écartelés,
fait de bruits, d’images précises, de chairs métalliques.

Écoute les sons de cet ailleurs, captés hors du sujet,
le sujet du monde autiste que tu crées sans personnes,
l’âme fondue, corrompue, enchaînée, dans un filet aux mailles si serrées.
Ne t’agenouille pas aux pieds noirs de l’Idole,
dans la lumière grave et brûlante des solitudes,

Car elle fond en eaux mortes, à la vitesse de minuit,
elle crame et emporte les cervelles bleues des dissidents,
fait d’elles des objets froids, liquides et coupants.
Dans cette géométrique terreur de l’œil à facettes,
créatrices innombrables, orgueilleuses, et arrogantes,

le flash-mémoire injecté sous leurs peaux,
cette sorte d’addiction fatale en cette assemblée,
d’occasions mutiques, de corps tremblants et penchés,
dans les eaux vitrées, des signes d’or et des sons,
ne te rappelle rien du vivant.

Quelle est cette longue prière affreuse, qui s’immisce partout,
que murmurent les voyageurs pris dans les cellules,
de leurs activités magiques, très bien ordonnées,
les yeux au chevet d’une immense machine à obscurités,
les ressorts du regard bien huilés, marchant en forte cadence.

Ah ta langue technoïde, file à toute vitesse,
qu’elle glisse sur toutes choses, sans aspérités, sans souvenirs,
elle avale des cœurs battants, et s’agrippent aux tableaux,
accrochés sur les murs saignants des espoirs,
tous ces tableaux qui occultent ce qui il y a tout proche,

et trompent l’œil de la mort, aux contours, pendant des lustres.
Il reste à se défoncer par des temps chronométrés,
et nager dans l’aquarium mobile, à l’eau qui glace et fixe,
suivre le mouvement des conformes, des alphabétiques-traces,
pour vivre au bon endroit et au bon moment.

Noirs systèmes du seul monde-obstacle,
remplis de fières ventriloques, d’armées d’idiots-mimes,
ne vit pas pour nous car nous sommes ton futur exil,
les sidérants marchands de rêves et de signes,
qui vendent aux faibles ; les blessures, les ouvertures,

Tout ceux là et celles là qui ont brisés tes milles-miroirs,
dans une musique intense, si heureuse et sans restes,
dans l’industrie du k, les joueurs d’harmonies, de touchers et de sons,
tout plein de nourritures, d’affections, de rêves,
hors de ta langue programmée, hors de l’Empire.

MP – 24032023

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