En situations de crises ou de conflits, lorsque une expérience normale de contacts est empêchée par une indifférence au sort des autres, une absence de sensibilités aux contextes, aux finalités et aux motifs d’actions d’un agent moral, la part subjective de la communication est vraiment niée, au bénéfice d’un émetteur donneur d’ordres, qui ne se soucie guère des raisons d’agir et des finalités de l’action communicative de par ses expressions et ses intentions. Ce type de communications empêchées est remarquable d’une situation de discours non comprise dans son intégralité au moyen de la prise en compte de toutes les perspectives qui donnent sens à l’action commune.
Sortir du modèle mécaniste ou extérieur par cette pression de l’émetteur en théorie de la communication va donc impliquer la réflexion sur une perspective pragmatique qui s’attache aux conséquences de nos actes et à la manière d’avancer dans la texture sensible du monde par le conflit organisé des perspectives ; si nous demeurons attachés, en effet, à un modèle de type télégraphique simplifié ou dit de l’ingénieur de Claude Shannon et Warren Weaver [émetteur / encodage du message – canal de communication – récepteur / décodage du message (1949)], nous raterons peut-être son enrichissement par la dimension subjective de l’acte communicatif au travers de la compréhension qui est la dimension fondamentale de l’interaction réussie du vivant et de la mise en contact des situations concrètes de vie et du monde. Tant au niveau du vouloir dire qu’au niveau du comprendre, le lien indissoluble de subjectivités différentes est un lien social et éthique majeur ; il doit être repris dans le champ d’une éthique de la communication à l’âge d’une politique du contrôle et de la défiance.
La faiblesse des régimes de discours politiques actuels est, en effet, celle de l’absence de considérations des différences subjectives dans une communication indirecte qui est celle du pouvoir, une absence de prise en charge de la sollicitation qu’amène la vie d’autrui dans nos situations de rencontres. Il est ainsi terrible de constater l’essor majeur de discours « tautiste » (un concept ou néologisme pertinent et déjà ancien, élaboré par Lucien Sfez dans sa critique de la communication en 1988 ; « on prend la réalité représentée pour la réalité exprimée » ) dans la modernité technicienne et idéologique, pendant nos échanges publiques, qui confondent toujours l’expression et la représentation, et qui ont pour effet de créer des systèmes autonomes de communications tenant des forces politiques et des médias centrés exclusivement sur eux-mêmes. Cette puissance de l’auto-aveuglement – ce voile de la communication idéologique posée sur le réel – est celle qui non seulement rate la subjectivité de l’autre, mais aussi celle qui occulte une perception correcte ou ordinaire du monde.
Ainsi les interactions sociales réformatrices, doivent sortir du modèle mécaniste et idéologique de la communication politique comme système fermé d’expertises bornées et de suites de mots d’ordres, pour ré-atteindre la dimension de l’inter-subjectivité et la capacité à évaluer ensemble les conséquences de la réforme et du changement. Nous n’insisterons jamais assez sur la puissance de l’œuvre historique objective qui entame et dégrade par la rationalité stratégique instrumentale des modes d’actions publiques, les dimensions incarnées de subjectivités et d’altérités dans l’action collective.
L’éthique de la communication pour le temps présent peut donc se bâtir sur quatre pivots ou « triggers » ; (1) la considération de l’autre vivant ; la rencontre de subjectivités et d’intériorités remises au contact de la vie, (2) la perception sensible des choses, de la vulnérabilité des êtres vivants et des événements ou comment regarder au bon endroit, (3) la mesure réfléchie des conséquences d’un acte collectif et (4) le moteur historique du conflit des perspectives d’un point de vue pragmatique. Ces quatre facettes d’une éthique de la communication adaptée au temps présent, représentent les champs d’exploration de nos vulnérabilités organiques, matérielles, morales ou politiques ; elles vont permettre une inter-action de changement social pour des questions politiques et psychologiques majeures (notre rapport au travail, notre attachement à l’argent, ou à la souffrance (méritée?) d’un autre que soi).
L’éthique est toujours la considération du cas particulier, de la vie toujours exceptionnelle. Elle est le refus d’une règle générale de prescriptions de conduites et d’un alignement strict par rapport à cette règle qui s’appliquerait uniformément à toutes et à tous, de tout temps et en tous lieux, car la dimension de la vie subjective est touchée par une si grande multiplicité de traits moraux, d’attitudes diverses, d’émotions, de jugements que tout un travail de psychologie sociale et politique est à mener pour découvrir un autre que soi et la juste attitude à adopter envers lui ou elle.
Fragments d’un monde détruit – 57
